La lettre ouverte d’Isabelle Rossignol

Ce n’est plus un secret : depuis décembre dernier, l’École des loisirs a opéré un virage éditorial en nommant Arthur Hubschmid à la tête de la collection que Geneviève Brisac dirigeait brillamment depuis 27 ans. Celui-ci fait aujourd’hui un vaste écrémage, non seulement dans les auteurs de la collection mais aussi dans les textes déjà retenus et programmés.

Certains auteurs ont vu leur contrat purement et simplement annulé. D’autres, dont les textes avaient eu la chance de ne pas avoir subi ce sort, voient aujourd’hui leurs phrases ou leurs chapitres dénaturés. On les supprime, on les transforme. Par « on », entendez : Arthur Hubschmid. Cet homme, donc, supprime, transforme, juge surannés, inintéressants ou à jeter des pans de texte. À cela, l’auteur n’a pas son mot à dire. Il réécrit à la façon hubschmidienne ou son contrat est rompu.

Aux auteurs concernés, j’ai donc décidé de m’unir pour dénoncer ces pratiques, que j’estime pour le moins abusives. Ou faudrait-il dire « modernes » ? Tant il est vrai que l’École des loisirs, avec ce virage, semble être entrée dans l’ère de l’économie de marché, cherchant des textes vendeurs et estimant visiblement qu’Arthur Hubschmid est le seul à détenir la clé de ce qui se vend. Et quelle clé lorsqu’on sait que cet homme ne lit pas de romans ! « Je crois, déclare-t-il sans scrupule, que la littérature est arrivée à la fin d’un cycle. C’est devenu répétitif. Parce que la condition humaine, la vie des uns avec les autres était un sujet énorme au XIXe siècle, que des auteurs comme Stendhal, Flaubert, Balzac ont très bien traité. Mais aujourd’hui c’est devenu indigeste. L’intérêt des auteurs de ce que les anglo-saxons appellent la « non-fiction » c’est qu’ils ne parlent pas d’eux-mêmes, pas directement en tout cas. »

La clé serait-elle donc de ne plus écrire de fictions, de ne plus écrire de romans ? Il semblerait que oui puisque Arthur Hubschmid privilégie aujourd’hui le livre documentaire. Joli paradoxe lorsqu’on pense que c’est une collection consacrée à la fiction et aux romans qui vient de lui être confiée.

Cela étant, que l’on ne se méprenne pas : aucun auteur ne revendique le privilège d’être absolument publié. Tout auteur sait que chaque livre est une nouvelle aventure et qu’un texte est toujours perfectible. Un bon éditeur a d’ailleurs cette fonction : faire grandir un texte. Mais un bon éditeur n’est pas un éditeur qui réécrit les mots du livre en menaçant son auteur de rupture de contrat s’il a la hardiesse de défendre ses points de vue.

Puisque tel est le cas, puisque l’École des loisirs n’est plus l’école de la liberté, je mets aujourd’hui mes mots dans cette lettre. Elle n’a qu’un but : révéler au grand jour des pratiques éditoriales qui voudraient transformer les auteurs en de vulgaires techniciens de l’écriture, techniciens muselés qui plus est. Ils écriraient, l’éditeur achèterait leur texte, le soumettrait au scalpel de ses critères, et l’auteur n’aurait qu’à se taire ou aller voir ailleurs.

Cette chanson du « aller voir ailleurs » est bien connue dans le monde du travail et on la dénonce grandement dans les rues ces jours-ci. Je la dénonce pour ma part et vis-à-vis de mon univers – l’écriture -, un univers qui, s’il n’a jamais été tendre, a tout l’air de vouloir devenir despotique et bassement mercantile, tout au moins au sein d’une École à laquelle, jadis, j’étais fière d’appartenir.

Isabelle Rossignol est un animal à deux têtes. Elle est auteure jeunesse et adulte mais anime aussi des ateliers d’écriture dont elle est spécialiste depuis sa thèse publiée en 1998. « Myrtille » est son dernier livre jeunesse. Elle écrit actuellement une pièce et envisage un film. Une troisième tête serait-elle en train de lui pousser ? 

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