Berk-sur-Ecole – Claire Castillon

Mes éditrices, avant, m’envoyaient de beaux mails. Je les ouvrais en me disant Tiens, voilà un poème. Elles ne me contraignaient pas. Il n’y avait dans notre lien ni rendez-vous forcé, ni blablas, ni requête. L’essentiel :  les livres; l’actuel et le prochain. Il y avait trois couleurs dans les textes que Geneviève et Choé me rendaient après les avoir lus en trois jours, quatre maxi. En bleu, les phrases à revoir, ordre au conditionnel, parce qu’elles proposaient, indiquaient, soufflaient sur mon épaule assez fort pour que je bouge mais toujours doucement pour ne pas que je m’effondre. En jaune, les suggestions. Violet-répétitions.

En janvier, j’ai été convoquée à l’Ecole des Loisirs pour entendre une question transparente : vous avez déjà publié ici avant? Arthur Hubschmid, qui m’a dit être mon seul interlocuteur désormais, ne s’était pas renseigné. Il m’a ensuite parlé de la couleur caca d’oie qu’il comptait donner aux romans de la maison. Avec des héros quotidiens mais pas trop réels, vivant dans un univers réel mais pas trop quotidien. Je l’ai laissé, sûr de lui, me dire jusqu’à quel point il ne croyait pas en moi. Un éditeur qui l’est sait qu’on ne peut pas jeter un livre sans son auteur. Pas celui-là, mais le suivant? La porte reste ouverte? Mais ça n’existe pas. Un éditeur s’engage et il a du courage. Il sent et il accepte un genre qui n’est pas le sien. Il ne commande pas. Il peut se laisser surprendre. Il doit tout encaisser, dans l’espoir du prochain. C’est un chemin, une vie, ce n’est pas un métier.

On m’a donc rendu le manuscrit dont mes éditrices avaient déjà prévu la sortie pour l’automne. L’homme était sûr de lui pour juger son travail bien meilleur que le leur et saboter leur bleu, leur jaune et leur violet. Je suis repartie, couleur de ma viande, lasse de n’avoir rien répondu mais fière de ne pas m’être abaissée à me défendre, et amusée d’avoir posé à cet homme la seule question qui m’est venue durant cet entretien, cette révision : Mais vous êtes qui?

Je me rends compte qu’avant de croiser un garagiste qui m’aurait bien changé quelques pièces détachées, j’ai eu une chance couleur du temps. Si je ne peux plus travailler mes romans jeunesse avec des éditrices comme Chloé et Geneviève, s’il faut écrire des séries noires, pondre des petits personnages qui jouent à la Wii, si les héros de dix ans n’ont plus le droit de rougir, si danser, « c’est berk », je ne les publierai plus, voilà. On ne peut pas avoir eu pour soi la banquise, le droit au secret, la liberté pour horizon, la place aux commandes des huskis et finir dans un ouaf soumis, par trouver qu’un glaçon c’est bon.

Claire Castillon publie des romans aux éditions de l’Olivier. Le dernier est « Les Pêchers ». Son recueil de nouvelles à paraître s’appelle « Les Messieurs ». Elle a publié cinq romans jeunesse à l’Ecole des Loisirs, « Tous les matins depuis hier », « Un maillot de bain une pièce avec des pastèques et des ananas », « Cucu », « Tu es mignon parce que tu es un peu nul », et « Y a t-il quelqu’un dans Casimir? »

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