L’extincteur – Fanny Chiarello

Avec l’École des Loisirs, je suis souvent partie en classe verte. J’ai pris des trains pour aller parler de mes livres un peu partout en France – là où l’on m’invitait : je n’ai jamais, de ma robuste épaule, enfoncé les portes d’un collège pour imposer ma prose à des jeunes gens aux yeux révulsés. Souvent, l’on m’offrait du gâteau maison et des Chamallow à la fin de la rencontre, parfois des dessins, des poèmes, des collages inspirés de mes histoires. À des centaines de collégiens et de lycéens, pendant quatre ans, j’ai dit le bonheur de travailler avec Geneviève Brisac et Chloé Mary.

Je leur ai dit combien il était appréciable de collaborer avec des éditrices dont je partageais tant de conceptions – des éditrices qui, notamment, comprenaient l’intérêt d’un langage soutenu et de références culturelles exigeantes en littérature jeunesse. Nous proposons des univers de fiction, certes, mais nous ouvrons aussi des portes vers d’autres univers. Le lecteur curieux pourra, s’il le souhaite, passer leur seuil ; les autres ne seront pas perdus…

Dans mes quatre romans parus à l’École des Loisirs (trois Médium, un Neuf), j’ai pu parler d’opéra, de blues, de jazz ; il n’y avait personne pour me dire que ça ferait fuir les ados, comme ça m’est arrivé ailleurs. En l’occurrence, j’ai rencontré un grand nombre de jeunes gens que ça ne faisait pas fuir du tout. Certains me disaient au contraire combien mes textes leur avaient fait du bien – ces textes qui, si j’en crois les communiqués officiels, ne répondent plus aux attentes des lecteurs, puisqu’ils ont été approuvés par Geneviève Brisac. Sans doute ai-je rencontré de faux lecteurs, ou de faux ados.

Je ne sais pas ce qui a déplu à M. Hubschmid dans mon dernier texte. Le contrat était signé, j’attendais les épreuves, une proposition de couverture. C’est au cours d’un échange de mails purement logistique avec une employée de l’École que j’ai appris, incidemment, ce dont j’avais déjà l’intuition : que Lanke Trr Gll faisait partie des quatre manuscrits déprogrammés dont on parlait tant. Personne n’a pris la peine de me notifier ma radiation du programme

J’ai demandé pourquoi mon texte était supprimé, puisque le mail ne le précisait pas. Réponse : « Arthur Hubschmid a pris cette décision en estimant que votre manuscrit se trouvait en inadéquation avec le public adolescent auquel nous le destinions. » J’ai exprimé mon désir qu’une lettre un peu plus étayée me soit envoyée (je ne souhaitais pas d’entretien téléphonique ni de rendez-vous avec M. Hubschmid : encore une intuition juste puisque je ne savais pas encore avec quelle brutalité ce monsieur traite les auteurs).

À ce jour, je n’ai toujours reçu aucune explication. Je n’existe tout simplement pas, semble-t-il. D’après certains bruits de couloir, mon texte est apparu comme trop plombant, notamment parce qu’il y est question de deuil. Je ne vous ferai pas l’insulte de commenter cela.

Mon roman s’apprête à vivre sa vie sous un autre titre, chez un autre éditeur. Une nouvelle aventure commence pour moi et j’en suis évidemment heureuse, mais ce bonheur n’étouffe pas ma colère. Je pars mais je n’oublie pas que la maison dans laquelle j’ai grandi en tant qu’auteur pour la jeunesse est en proie aux flammes, avec tant d’amis encore dedans, et je n’oublie pas que les architectes, dehors, assistent désemparés à cet incendie criminel. Je pense à eux et les assure de ma gratitude éternelle.

Fanny Chiarello écrit pour la jeunesse et pour les adultes, des romans, des textes courts, des poèmes et des formes hybrides. Son dernier texte à l’École des Loisirs (dernier dans tous les sens du terme) est un Neuf intitulé Banale.

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