Travailler avec l’auteur, pas contre lui – Coline Pierré

J’ai envoyé mon premier manuscrit à une dizaine de maisons d’édition dont j’aimais le travail, l’École des Loisirs en tête du paquet. C’était la maison d’édition avec laquelle j’avais grandi, des albums que me lisait ma mère institutrice en maternelle à ceux de la collection Médium de la bibliothèque municipale que j’écumais, en passant par les abonnements annuels et les cadeaux d’anniversaires.

Je ne croyais pas réellement que mon premier roman pouvait être accepté par cette maison qui me semblait bien trop prestigieuse pour moi, mais après tout, être écrivain c’est déjà un acte de foi, c’est de la pensée magique. Alors pourquoi ne pas oser viser l’idéal ?

La plupart des éditeurs à qui j’avais adressé mon manuscrit n’ont pas répondu. Quelques uns l’ont refusé avec une lettre générique. Geneviève Brisac l’a refusé également. Mais c’est la seule à y avoir vu quelque chose, à m’avoir encouragée à le retravailler. J’ai râlé, j’ai grogné, je n’étais pas d’accord avec son interprétation de mon texte. Et puis j’ai réfléchi, j’ai lu et relu sa réponse, j’y ai pris ce qui me convenait, ce qui me ressemblait, et j’ai réécrit. Je lui ai renvoyé mon texte quelques mois plus tard. Et cette fois-ci, j’ai signé un contrat (à cette époque, les contrats étaient encore signés à la remise de la première version, et non avant que l’ensemble des corrections soient terminées). Je l’ai encore retravaillé avec Geneviève Brisac et Chloé Mary, et l’École des Loisirs l’a publié en 2013. J’étais infiniment fière.

La relation qu’un auteur entretient avec un éditeur n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Et c’est normal : après tout, nous sommes des individus, nous lisons chaque texte avec ce qui nous compose, avec notre identité, nous n’y voyons jamais la même chose. Parfois on ne se comprend pas, il y a des textes sur lesquels on ne parvient pas à travailler ensemble. Parfois aussi on est en colère parce qu’un texte est refusé et on ne comprend pas pourquoi. Mais même dans ces cas-là, on s’éloigne un peu en sachant qu’on se retrouvera plus tard, ailleurs, sur un autre texte. Parce que la confiance n’est pas brisée.

Un bon éditeur s’implique, il parie sur des auteurs, il les soutient sur le long terme, il s’empare des textes et leur apporte un regard plus neuf. Un bon éditeur, ce n’est pas juste quelqu’un qui accepte ou refuse des manuscrits, ce n’est jamais quelqu’un qui exige ou qui interdit. C’est quelqu’un qui discute et qui propose. Il travaille avec l’auteur et pas contre lui.

Mais aujourd’hui, Chloé et Geneviève sont sur le carreau. Arthur Hubschmid, qui les remplace, ne semble pas s’inquiéter de préserver leur héritage et de maintenir cette confiance.

L’idéal a perdu de son éclat.

Coline Pierré a publié des romans à l’Ecole des Loisirs et au Rouergue. Quand elle n’écrit pas, elle joue de quelques instruments de musique étranges. « La folle rencontre de Flora et Max », écrit avec Martin Page, est son dernier roman publié à l’Ecole des Loisirs (Médium).

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