Plaidoyer désespéré pour l’imagination (Billet 2) – Alice de Poncheville

11 minutes, c’est donc le temps qu’a pris M. Hubschmid pour me signifier qu’il ne prenait pas mon dernier manuscrit. Attention, un refus n’est pas un problème. Cela arrive régulièrement dans la vie d’un auteur, on est capable de le digérer. Mais vu la teneur de  « l’échange », il s’agissait aussi de mettre fin à une collaboration (15 ans, 14 romans).

Le ton était si glacial, que mon téléphone a attrapé un rhume. Il est toujours en convalescence.

Le manuscrit, c’était trois nouvelles fantastiques. Je suis mal tombée, M. Hubschmid déteste ce « genre ».

« Je n’aime pas le fantastique. Ca m’ennuie. C’est mon goût personnel. Je préfère lorsque le personnage se débrouille avec des choses concrètes, simples. Et que le monde de l’imagination ne remplace pas notre quotidien et notre terre bien pragmatique, manquant de gloire et d’extravagance. Cette originalité ne me plaît pas parce que je pense que la réalité est plus puissante, parce qu’il ne faut pas faire des efforts afin de transformer le monde, pour qu’enfin on puisse se réaliser. »

Il n’est pas nécessaire de savoir lire dans le marc de café pour comprendre ce qui est en train de se jouer à L’Ecole des Loisirs. (On peut aller lire la réponse de M. Delas dans l’article de Livres Hebdo). Sous le terme flou de « réel » , il y a une volonté de lisser les textes, de supprimer tout ce qui pourrait se rapprocher d’une complexité stylistique, thématique, psychologique. Une négation de l’imaginaire, de l’originalité, des difficultés, des questionnements, de la fantaisie, la vraie – pas la gnan gnan – comme si les enfants et les adolescents avaient uniquement besoin qu’on leur parle de ce qu’ils connaissent déjà. Comme si c’était la seule façon de rendre nos livres attrayants ou le moyen le plus simple et le plus efficace d’arriver jusqu’à eux. Cette complexité revendiquée, rendue accessible aux jeunes lecteurs par le travail des auteurs et de leurs éditrices, n’a pas été évidente à imposer. Elle est le fruit de réflexions, de batailles autour de livres engagés, d’une croyance en l’intelligence du lecteur et dans le livre comme outil de compréhension du monde et de soi-même. Geneviève Brisac a mené cette bataille et voilà que tout est à recommencer.

On peut tendre différents miroirs à un enfant. Certains sont complaisants, d’autres sont suffisamment personnels pour qu’il ait l’impression qu’on ne lui ment pas. Les livres-miroirs qui m’intéressent sont ceux dans lequel l’enfant ou l’adolescent se regarde et se découvre différent de ce qu’il pensait. Qu’il soit étonné de pouvoir découvrir des choses nouvelles en lui, des choses nouvelles sur le monde, qu’il en retire de l’espoir, qu’il ait envie d’avancer, de voir la vie plus grande, éventuellement différente de celle qu’on lui propose. Des livres-miroirs qui lui permettent en tout cas de prendre conscience que la vie qu’il entrevoit lui appartient.

Il a fallu une lettre de six pages pour avancer à mon tour des arguments après ce coup de téléphone plus proche du monologue que de l’échange. Je vous livre des extraits de ma lettre en réponse à M. Hubschmid:

« Je rencontre souvent des enfants, il y en a plein partout, même dans les écoles (on les visite parfois avec nos bouquins, ça fait partie du boulot). Certains d’entre eux ne sont réceptifs qu’aux histoires qui leur parlent du quotidien, d’autres aiment rêver en visitant des mondes imaginaires. Et ce qui est bien, c’est qu’il y a suffisamment d’auteurs différents pour que ces enfants rencontrent des univers qui leur conviennent. Pour qu’ils fassent leur choix, qu’ils se trouvent à travers les livres. En plus, ces enfants, ils changent d’avis comme de T. shirt. Il leur suffit de découvrir quelque chose de nouveau pour s’y intéresser éventuellement. Mais encore faut-il le leur proposer.

A chaque fois que je rencontre les enfants, je fais l’apologie de l’imagination (il va falloir m’empêcher rapidement de nuire). La raison est simple. S’ils la cultivent, c’est leur vie qu’ils pourront imaginer. Ils pourront l’imaginer de plein de façons différentes. Et à cet âge, il me semble que nous devons faire en sorte de laisser ouvertes toutes les portes de l’avenir, pour que les enfants évitent de se conformer à un seul modèle. Il me semble que l’imagination éveille la curiosité pour les possibles. Certains auront besoin de se rêver en prince ou en princesse, en lionne, en extra-terrestre, d’autres en aventurier, en héroïne courageuse, en premier de la classe, en cancre, en frère vaillant ou en sœur capable. Et les personnages les plus imaginaires ne seront sûrement pas les moins actifs pour leur permettre de s’identifier, de se projeter, de trouver leur vérité, de construire leur personnalité.

Je m’échine à dire aux enfants que l’imagination, qu’ils peuvent cultiver à travers la lecture, est un outil pour se projeter au-delà de ce que l’environnement immédiat leur propose afin voir ce qui leur convient le mieux. C’est leur vie et ils ne devraient laisser personne décider à leur place. Ils peuvent trouver les moyens de se construire un avenir qui leur ressemble. Une vie à eux. Il faut de l’imagination pour cela.

Avec eux, je prends souvent comme exemple les chercheurs. Un bon chercheur ne sait jamais ce qu’il va trouver. S’il le savait, il n’aurait pas besoin de chercher. Il doit chercher quelque chose qu’il ne connait pas, quelque chose qu’il doit imaginer. Et que personne n’a imaginé avant lui.

Peut-être n’avez-vous pas besoin de voir le bistrot où vous prenez votre café « repeint aux couleurs d’un palais d’orient », comme vous me l’avez dit au téléphone, mais les enfants sont-ils dans le même cas ? Personnellement, je pense qu’ils ont besoin, eux, de voir le monde de toutes les couleurs. Pas d’une seule. Peut-être pas uniquement de la vôtre. Le bistrot est l’antre d’un monstre ? Ce n’est pas impossible. La maîtresse est une ogresse ? Pourquoi pas. La porte du salon ouvre sur un autre monde ? Quel soulagement ! On entend les pensées de celle qu’on aime ? Oui ! C’est la merveilleuse illusion de l’amour, mais elle nous rend plus sensible, plus fin, plus réceptif. Ces envolées imaginaires sont des moyens variés de saisir la réalité, pour l’apprivoiser, la faire sienne. La réalité est multiple et complexe. Elle n’est pas objective. Elle peut être appréhendée de mille façons. De la façon la plus pragmatique à la façon la plus poétique, en passant par toutes les nuances des différents regards et des infinies sensibilités. Pour moi, le plus important est d’être juste, de parler du monde et des êtres avec justesse. Tous les moyens que j’ai à ma disposition en tant qu’écrivain sont valables pour cela. Si pour être plus juste, le bistrot doit être un palais, c’est bien. Si pour être plus juste, il doit être le petit bistrot d’en bas de chez moi, ça me va aussi. Je veux dire qu’un personnage d’extra-terrestre ou qu’un train qui remonte le temps et change de forme peut dire les choses avec plus de justesse et de vérité qu’une situation ou qu’un personnage réaliste.

Le fantastique serait là en quelque sorte pour « repeindre le monde »… Je n’aime pas tellement cette expression. Il n’existe pas un monde réel dont toutes les interprétations seraient des illusions, des mascarades. Ce qu’on appelle réalité est aussi une illusion. Le bistrot où vous prenez votre café est un palais pour celui qui, encore tout ébloui, vient de quitter la femme aimée. C’est un cimetière pour celui qui souffre. C’est un endroit brillant, labyrinthique et peut-être même inquiétant pour l’enfant qui n’a jamais bu un jus d’orange dans un lieu de « grands ». Le vrai bistrot n’est pas uniquement celui que vous voyez. Même si je suis certaine qu’il est très agréable. Vous m’avez parlé « d’idéologie » à propos du fantastique… Mais c’est celui qui ne croit qu’à une seule réalité qui est idéologue!

« Idéologie » : quel mot étrange dans la bouche d’un éditeur. Les écrivains seraient des idéologues ? Je ne me sens pas idéologue. J’ai une sensibilité, c’est tout à fait différent. Et cela vaut mieux si l’on souhaite écrire des livres et non des manuels de bricolage. J’ai bien peu de moyens pour imposer ma vision du monde si tel était mon souhait (mais ça ne l’est pas, heureusement). Je fais donc une piètre idéologue. D’ailleurs, je n’ai même pas identifié mon parti. Je serais donc une drôle d’idéologue sans parti et que personne ne veut suivre, à part quelques lecteurs, qui eux-mêmes ont bien peu de pouvoir.

Mais vous, vous avez en revanche le pouvoir d’imposer une ligne éditoriale. Et cette expression me fait d’ailleurs penser à « ligne du parti ». Quelle est-elle, au fait ?

/…/

Malheureusement, nous n’avons pas eu le temps ( ?) ou l’envie ( ?) ou l’intérêt ( ?) de parler des deux autres nouvelles, mais seulement de la première. Car vous n’aimez pas le genre fantastique et pas beaucoup les « genres » en général, m’avez-vous dit. Alors, pas de temps à perdre ! Vous aimez les histoires réalistes ? Moi aussi, j’aime bien ce « genre ». Parmi d’autres. Mes goûts sont éclectiques. S’il y a de la beauté, du plaisir et de l’intelligence à prendre, pourquoi m’en priver.

Vous m’avez dit souhaiter des histoires simples dans lesquelles les personnages accomplissent des choses. J’aime beaucoup les histoires simples, moi aussi. Et j’aime beaucoup que les personnages accomplissent des choses. Mais je vais vous préciser mon point de vue : En écoutant les enfants autour de moi et en me souvenant de ma propre enfance, je remarque la complexité de leurs sentiments, de leurs questionnements. Pour y faire écho dans mes livres, je ne peux pas simplifier leur pensée. Mais je peux dérouler leurs idées complexes à travers mon écriture afin d’en montrer les enchaînements, les paradoxes ou la logique. Dire clairement des choses complexes pour les faire comprendre. Quel plaisir ! Faire confiance à l’intelligence de son lecteur. Pas seulement parce qu’il saurait tout (il ne sait pas tout, il est en train d’apprendre, il se forme), mais parce qu’il peut comprendre pas à pas, en lisant, à condition que les choses soient bien dites ou plutôt bien écrites.

Vous avez dit plusieurs fois que je n’avais « pas de chance avec vous ». Comment dois-je l’interpréter ? Car l’expression est suffisamment sibylline pour prêter aux conjectures. Est-ce une façon de dire : Vous avez eu de la chance jusqu’à maintenant… Ou bien : Je n’apprécie pas votre sensibilité… Ou encore les deux. Cela sonne comme une fin de non-recevoir. Vous m’avez dit qu’il faudrait que je change « d’esthétique » avant de revenir vers vous. Je vais de ce pas appeler mon chirurgien littéraire. Mais je ne suis pas sûre qu’il puisse faire de moi une autre. Et l’opération peut être mortelle.

Permettez-moi de glisser quelques mots sur moi ou plutôt sur mon travail (indissociable de ma sensibilité, car c’est moi qui écris, n’est-ce pas, et pour être multiple, comme tout le monde, je n’en reste pas moins une seule et même personne – ouf ! La chirurgie littéraire, à la limite ; l’hôpital psychiatrique, non merci).

J’ai publié une douzaine de livres à l’Ecole. J’ai écrit des romans plutôt réalistes, des contes, des livres avec quelques aspects fantastiques ou policiers, un roman d’anticipation, des histoires d’animaux. Des choses assez variées, donc, car j’aime expérimenter et chercher dans de nouvelles directions. Ces nouvelles fantastiques suivent mon goût pour la variété. Et tout cela s’inscrit dans une continuité. C’est un chemin. Mon chemin de travail et de recherche. Lorsque vous voyez un texte, moi, je vois un chemin. C’est une différence énorme entre nous. Cependant, je vois également le texte, tandis que vous ne voyez pas le chemin. Je me permets de vous dire qu’il serait bon que vous voyiez le chemin et la personne qui le parcourt. Car nous ne sommes pas des producteurs de fruits et légumes (pas plus que nous ne sommes des auteurs de manuels de bricolage) et vous n’êtes pas responsable des achats de denrées alimentaires dans un supermarché. Ces personnes-là ont du mal à s’entendre car elles ne voient que les produits en jeu et pas les personnes qui sont derrière, avec tout le chemin qu’elles ont parcouru. Je vous épargne ici un laïus sur les conditions de vie, de travail, de rémunération des auteurs, sur la précarité et la reconnaissance… Ma lettre est déjà bien trop longue. Juste encore un mot : Liens. Les liens, ceux qu’on tisse autour de soi, dans sa vie privée, dans son travail sont un sujet passionnant… Et même un sujet passionnant à traiter dans les livres, je ne m’en suis jamais privée. Mais peut-être désirez-vous les trancher pour faire du neuf. Cependant, on peut se demander s’il existe du neuf en matière de roman. J’ajouterais que la brutalité dans les relations professionnelles, notamment quand la sensibilité est la matière même du travail accompli, me paraît rédhibitoire. Le management à la brutalité n’est pas du management, c’est de la tyrannie.

/…/ »

M. Hubschmid est directeur édtorial de L’Ecole des Loisirs. Il s’occupe plus précisément des albums, département qu’il a créé il y a une cinquantaine d’années. En tant que supérieur hiérarchique de Geneviève Brisac, il a repris la main pour pour décider du choix des manuscrits de romans. En matière de texte, son goût le porte vers le documentaire. Il est à l’origine de la collection Globe, collection de textes documentaires à L’Ecole des Loisirs.

Ci-dessous, un lien vers une interview qu’il a donné à propos de son travail, de ses goûts et des romans. Isabelle Rossignol en a cité un extrait dans son article.

http://culturebox.francetvinfo.fr/salon-du-livre-et-de-la-presse-jeunesse-de-montreuil-2015/arthur-hubschmid-l-humanite-ne-pourra-jamais-se-passer-des-histoires-231617

Dans le billet N° 3, j’aimerais parler économie, interroger le succès et l’échec relatifs de nos livres, parler des moyens mis en jeu pour les défendre, parler aussi de l’identité de L’Ecole des Loisirs et de la mue qu’elle a choisi d’opérer.

J’en profite pour dire à toutes les équipes de l’Ecole que je les embrasse et que j’ai adoré travailler avec elles.

 Alice de Poncheville a publié une douzaine de livres pour les enfants et les adolescents à L’Ecole des Loisirs (14, en fait, elle a recompté). Les derniers : Nous les enfants sauvages (Médium), Les Tokémones (Mouche). Elle pratique la menuiserie quand elle ne cherche pas d’autres idées absurdes pour gagner sa vie.

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