Une affaire d’identité – Charles Castella

Une nouvelle (bien que datée) logique libérale et brutale paraît vouloir s’installer à L’Ecole des Loisirs. Elle semble ne plus tolérer ce qui risque d’échapper à son contrôle, d’où sa volonté de supprimer l’espace d’intelligence, de liberté et de création que Geneviève Brisac a su construire au fil des ans. Il s’agit maintenant de faire place nette en se débarrassant des auteurs qui ne seraient pas adaptés à la nouvelle demande (bien que datée) de feel-good stories, voir à l’époque. Si je comprends bien, un petit chef-d’œuvre comme « Pochée » de Florence Seyvos ne serait aujourd’hui pas publié parce que jugé trop triste et pas assez positif.

Plus qu’un changement de ligne éditoriale, c’est un changement d’identité qui s’opère dans « l’entreprise École des Loisirs ». Et l’identité en économie ce n’est pas rien.

D’après un ami économiste, la notion d’identité de l’entreprise pose trois questions philosophiques majeures : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Rien que ça. Le problème de l’identité semble donc fondamental pour toute nouvelle approche stratégique. Or, si je ne m’y trompe pas, nous sommes en pleine stratégie. Il faut donc se demander si cette stratégie va se révéler payante sachant que l’identité de « L’Ecole des Loisirs », si bien établie, est manifestement en train de se transformer.

Le problème le plus fréquemment observé, poursuit mon ami économiste, réside dans la confusion entre la stratégie du dirigeant et celle de l’entreprise. Les changements de pouvoir et le renouvellement des hommes et des idées provoquent le plus souvent une crise d’identité de l’entreprise et un jour ou l’autre se pose la question des valeurs de l’entreprise, une question qui peut vite se révéler explosive et contre productive. Bon, mais est-ce qu’il n’en va pas de même avec les hommes ? En politique par exemple, lorsque nous ne reconnaissons plus celui que nous avons élu ni ses valeurs, nous pouvons tous constater que le changement d’identité n’est pas une stratégie très payante. Et le vin ? C’est important l’identité d’un vin. Mais quand, pour répondre à un soi disant goût du marché, il perd son caractère pour adopter le goût boisé standard du fût de chêne, nous allons boire ailleurs en prenant des chemins de traverse.

C’est une politique du « droit chemin » qui est à l’œuvre à L’École, mais un droit chemin que les enfants n’emprunteront pas si on continue de leur proposer autre part des voies plus intrigantes et stimulantes. Si l’on chasse la fiction, l’étrangeté, la malice, la gravité, la légèreté, la profondeur, le réel et l’amour pour laisser entrer la mièvrerie, la banalité, le conformisme, le goût standard et la spéculation alors les lecteurs iront voir ailleurs. Les bénéfices comptables attendus de l’écrémage n’auront pas eu lieu, ils chuteront parce que l’identité de « l’entreprise » sera brouillée, parce que ceux (les acheteurs) qui ont contribués à son succès ne s’y reconnaîtront plus. Flop, donc !

Charles Castella est réalisateur, auteur et illustrateur. Il a illustré : « Les Tokémones », « Le hêtre vivant », « Le tamanoir hanté » d’Alice de Poncheville. Il a écrit et illustré, notamment, « La fée de mauvaise humeur », « Mon ogre est papa » et « Victor le Chiours ».

Poulain Jpeg

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