J’appelais ça ma cabane – Agnès Desarthe

Depuis plus de vingt ans, j’écris pour l’Ecole des Loisirs et l’Ecole des Loisirs me paie pour cela. Sur chaque livre vendu, mon éditeur touche un peu plus de 50% du prix de vente hors taxe tandis que moi j’empoche entre 5 et 8%. C’est normal, je n’ai aucun frais. Je ne me plains pas. Je pense à mes livres. Je lis ceux des autres. Parfois je les trouve magnifiques. Parfois ils ne me plaisent pas. Nous ne constituons pas un groupe – les écrivains sont peu grégaires – certains d’entre nous s’aiment, d’autres se tolèrent, certains ne s’apprécient pas du tout, mais tous nous nous retrouvons dans un lieu qui n’en est pas un, qui ne se situe pas rue de Sèvres, car c’est un lieu virtuel, une zone fabriquée par Geneviève Brisac, une femme, un écrivain, une visionnaire.

Au milieu des années 1980, elle a inventé une nouvelle littérature. Quelque chose qui n’existait pas en France. Des livres pour enfants qui n’étaient ni didactiques, ni bêtassons. Des livres qui comme ceux qui s’adressaient aux grands étaient avant tout des objets littéraires et donc des objets d’art.

Alors oui, c’est vrai, les gens oublient souvent que la littérature est un art au même titre que la musique, la sculpture ou la danse.

L’art à quoi ça sert, au fait ? A rien. Si ce n’est à combler notre besoin de consolation qui, comme l’écrivait Stig Dagerman est « impossible à rassasier ». Comment se console-t-on ? Quels livres sont susceptibles de nous « rassasier » ? Cela dépend autant du lecteur que du moment. C’est pour cela qu’ils doivent rester pluriels, différents, variés. La consolation naîtra du rire, de la distraction, de la surprise, mais aussi du questionnement, de l’étonnement, d’une certaine forme de déroute.

Certains livres sont des produits destinés à se vendre. D’autres – pas forcément moins bons – ne seront jamais des best-sellers. Il n’y a pas de règles : il existe des chef-d’œuvres qui rapportent beaucoup d’argent quand de braves ouvrages ayant tout pour « conquérir le marché » ne décollent pas.

Il serait utile que les industriels de la culture prennent en compte la spécificité de leur secteur. Pour que les livres se vendent, il faut aussi qu’ils ne se vendent pas. Il faut accepter cette logique paradoxale.

L’économie de la culture ne fonctionne pas, ou du moins cessera à terme de fonctionner si l’on ne considère pas que le fond dormant peut se réveiller, que les grands livres inspirent les bons livres, que JK Rowling n’aurait jamais écrit ce que l’on sait si avant elle il n’y avait pas eu Hans Christian Andersen ou E.B White.

L’Ecole des Loisirs change. Elle a récemment destitué celle qui avait réussi en près de trente ans à construire une œuvre éditoriale qui, loin de toute « ligne éditoriale », demeure remarquable et remarquée, enviée aussi, critiquée, imitée.

La raison de cette mise à l’écart tient à la volonté de publier (je cite ici les propos recueillis par Livre Hebdo auprès de Louis Delas :  « des romans avec des personnages positifs et entreprenants auxquels il arrive des aventures qui permettent aux lecteurs de s’identifier et de se construire dans un monde complexe. » Quel beau programme ! Calibrage, contrôle, marketing, une trilogie sans doute efficace pour les tee-shirts ou les chaussettes mais dont je doute qu’elle puisse s’appliquer à la littérature, fût-elle pour la jeunesse.

Le lieu que j’évoquais, ce lieu immatériel créé par Geneviève Brisac, je l’appelais ma cabane, mon refuge. C’était un nom secret, que je ne prononçais qu’en moi-même. Aux autres, je parlais de laboratoire. J’étais fière, je défendais mon éditeur, j’avais envie d’écrire pour cette maison, l’Ecole des Loisirs, d’être digne de ses attentes et de ses publications.

La cabane a brûlé. Le refuge a été saccagé.

Que reste-t-il ? Un projet commercial vague et vide, si peu stimulant que c’en est grotesque.

Que se passera-t-il quand les écrivains, lassés de livrer des histoires formatées truffées de personnages positifs, arrêteront d’écrire ? Que vendra l’Ecole des Loisirs ?

Toute industrie a besoin de matière première. Celle qui nourrit l’édition s’appelle la matière grise, elle est plus difficile à manier que l’uranium, elle est fragile aussi, et c’est justement ça qui la rend dangereuse, car la force de l’artiste c’est sa fragilité.

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