Vous avez dit noir ? – Nathalie Kuperman

Le noir fait peur. Le noir fait trembler. Mais celui qui ne sait pas qu’il tremble dans le noir ne verra pas la lumière. Imposons des couleurs dans les yeux des enfants qui ont peur, promettons-leur des rêves auxquels ils n’ont pas accès, et nous en ferons des monstres. Pour voir le jour, il faut apprivoiser ses nuits. Et nous sommes là pour les aider. Non pour leur dire que tout est mort, et noir, et sombre, mais pour leur permettre de ne pas se sentir seuls s’ils traversent des moments où la vie leur semble dangereuse et pleine d’obstacles à surmonter. Rien n’est plus positif aux yeux des enfants qu’un enfant qui morfle et qui comprend quelque chose de sa douleur. Quitte à ce qu’il en passe par tous les états, qu’il appelle la magie à son secours, des personnages imaginaires, des sorcières, des dragons, des extraterrestres, tout ce qui peut l’aider à trouver une solution à son problème. L’humour est une excellente solution. Mais qu’est l’humour sinon une manière de s’observer avec distance dans des situations critiques ? On peut rire alors qu’on est en train d’enterrer un proche. Quoi, il ne faudrait plus parler de la mort ? Alors cela voudrait dire que les enfants ne demandent plus à leurs parents : « Mais toi, tu vas mourir un jour? » On leur répond quoi à ces enfants ? Que Mélanie la petite belette fait les meilleures tartes au citron du canton ? Si je m’en réfère à ce que j’ai appris grâce aux auteurs qui font part de leur expérience sur ce blog, le divorce n’existerait plus, l’homosexualité n’existerait plus, l’exclusion n’existerait plus, la mort n’existerait plus, les monstres trop monstrueux seraient bannis. Les héros positifs n’auront alors plus de père alcoolique, de mère déjantée, de copain sadique, de sale sorcière à leurs trousses. Rien contre quoi se battre pour trouver leur voie.

J’ai malheureusement le sentiment que l’écriture (mais qui en juge ? c’est une question complexe) n’aura plus qu’une toute petite place, et qu’il suffira de maîtriser le français pour qu’un texte qui présente bien sous tous rapports (thème, histoire gaie, rebondissement toutes les deux pages, simplicité du « style » et happy end) soit accepté. Je tiens à préciser que, dans tous les livres que j’ai écrits pour l’école des loisirs, les héros, à la fin, s’en sortent avec des clefs, des solutions, des possibilités, des envies de vivre. Faudra-t-il, dorénavant, que je trace une courbe à l’avance pour éviter à mes personnages de se confronter à leurs petits drames intimes ? Si c’est le cas, j’en serai bien incapable.

Je ne connais pas Arthur Hubschmid. Je ne l’ai jamais rencontré. J’aimais la maison dans laquelle j’ai publié vingt livres avec Geneviève Brisac. C’était elle mon éditrice, qui respectait mon travail, m’encourageait. Nous partagions une vision de la littérature qui est en décalage avec la volonté affichée, semble-t-il, de « positiver » coûte que coûte. Nous ne sommes pas chez Carrefour, et j’aime l’idée que la vie exulte quand on titille ce qui empêche de vivre. Les enfants le savent très bien, et nous remercient de parler d’eux. Puissions-nous leur parler d’eux le plus longtemps possible.

Nathalie Kuperman publie des romans « adulte » aux éditions Gallimard. Pour les enfants, elle a publié vingt livres à l’école des loisirs ; le dernier s’intitule Un monstre est entré dans ma vie. Elle écrit aussi des pièces radiophoniques pour France Culture. Elle entame une série aux éditions Gallimard Jeunesse : Zélie et Poison.

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