Les enfants au galop – Christophe Donner

Rencontrer ses lecteurs. C’est la soudure du chaînon, quand ça se referme, le livre, sur soi. A la fois le moment le plus pénible : prendre le train, entrer dans une école, rencontrer le directeur, les instituteurs, déjeuner pas toujours très bien, et en bavardant, et pour assombrir le tout, se dire qu’on ne mérite pas l’indemnité qu’on reçoit pour cette « rencontre avec les enfants ».

La dernière fois, c’était cool : à deux pas de chez moi, dans le 9ième. Parler de « Tempête au haras », à la fois le roman et l’album, la différence, lequel je préfère, me demandaient les enfants.

Est-ce que j’écris des livres « pour enfants » pour me retrouver devant une classe de trente filles et garçons qui me demandent pourquoi je fais ça, si c’est difficile d’écrire des livres, alors pour éviter les questions récurrentes, je parle, je prends le prétexte de la question la plus banale : « Où allez-vous chercher votre imagination ? » pour philosopher sur la vérité, la réalité, le réel.

– La vérité, c’est qu’un désir d’appréhender le réel. La réalité, c’est ce que ce que nous voyons du réel, ce que nous ramenons de ce désir impossible à satisfaire.

Est-ce qu’ils comprennent ? Ils comprennent qu’il y a quelque chose à comprendre. C’est déjà ça. Je rassure l’institutrice, qui n’est pas certaine d’avoir compris non plus, en disant « Bon, c’est un peu philosophique ».

Je redescends sur terre, je leur parle des chevaux. Comment on dessine un cheval. Comment, depuis la nuit des temps, dans la grotte de Lascaux, on a représenté le cheval au galop. Comment on l’a représenté dans l’Antiquité, et en Chine, et chez les Perses : volant les quatre membres tendus. Et plus près de chez nous, de maintenant, à la Renaissance : le cheval au galop a les deux postérieurs tendus et fixés au sol, les deux antérieurs tendus et dressés vers l’avant.

– Mais toujours, le cheval est resté fixé au sol par les postérieurs. Est-ce que les peintres peignent le réel du cheval ? Est-ce que le cheval est comme ça ? Ben non. Et puis arrive M. Muybridge, un photographe américain qui photographie toutes les positions du cheval au galop, et il découvre que le cheval au galop n’est jamais dans la position montrée par les peintres. Il découvre même que pratiquement aucune des positions par lesquelles les peintres ont représenté le cheval (au galop ou au trot) ne correspond à la réalité… de la photographie. Je ne parle pas du réel, hein. Vous me suivez ? Je parle de « la réalité de la photographie », c’est-à-dire ce que la photo ramène du réel. Ce réel que le photographe Muybridge a tellement voulu appréhender et qu’il croyait bien avoir appréhendé avec son appareil. Il se croyait supérieurement « réaliste » par rapport aux peintres, qui avaient tout faux, d’après lui…

Les enfants commencent à comprendre ?

Je ne sais pas, mais il y a des sourires.

– Quand les peintres découvrent que depuis des siècles, ils ont peint des chevaux au galop qui ne correspondaient absolument pas au véritable galop du cheval, ils ont essayé de peindre des chevaux au galop comme ils les voyaient désormais sur les photos de Muybridge. Les quatre membres ramassés sous le ventre, ou dans une des diverses positions que montre la photographie. Mais au bout d’un moment, ils se sont rendu compte que les chevaux qu’ils peignaient, selon les règles de la photographie, ils n’avançaient pas, ils n’avaient pas l’air de galoper, ils ne donnaient aucunement l’impression de courir vite, encore moins de voler. Alors que lorsqu’on regarde un cheval galoper à toute allure, on a l’impression qu’il vole. Sur la couverture du livre, le dessinateur a dessiné un cheval volant qui ne correspond pas au réel, et pourtant on ne peut pas contester qu’il donne l’impression de galoper. Et bien l’écriture, c’est pareil. On a beau être animé d’un désir de vérité, et vouloir raconter ce qui se passe, on a beau vouloir et se croire capable d’appréhender le réel, on ne peut que donner l’impression du réel.

Je sens qu’ils sont un peu déçus. Et qu’il est temps de les faire rire.

– Il y a un peintre, René Magritte, qui, un jour, a peint une pipe. Et en bas de son tableau il a écrit : « ceci n’est pas une pipe ». C’est une œuvre très importante pour l’histoire de l’art, pour l’histoire de la pensée, parce qu’en effet, ce n’était pas une pipe, c’était la représentation d’une pipe, c’était un tableau représentant une pipe. Et en écrivant cette phrase, Magritte a raconté l’histoire d’un peintre qui avait eu le désir de vérité consistant à peindre une pipe et qui s’est rendu compte que ce n’était pas une pipe, mais le tableau d’une pipe. L’art n’arrive jamais à reconstituer le réel. Les artistes voudraient faire ça, les écrivains voudraient que les histoires qu’ils racontent soient du réel. Ils n’y arrivent pas. Au final il reste un livre proposé à des enfants qui eux aussi voudraient bien que le récit soit du réel. Le temps de lire, ils le croient, ou font semblant de le croire. On joue. Vous jouez à être des lecteurs qui croient à mon histoire, et moi je joue à être l’écrivain qui va vous faire croire que c’est réel. On est d’accord pour jouer, le temps d’un livre.

Et ça a continué comme ça jusqu’à la fin de cette « rencontre avec les enfants ».

Juste pour dire que ce beau moment passé, c’est grâce à un livre « pour enfants » que j’ai écrit, mais que j’ai mis du temps à écrire, que j’ai souvent abandonné, montré à Geneviève Brisac, qui l’a lu, m’en a parlé, et je l’ai réécrit, abandonné encore, plusieurs années ont passé avant que je le reprenne encore pour en finir avec cette histoire de petit garçon né « entre les pattes dans cheval »… des années de confiance, genre, ça finira par se faire, j’ai confiance, quand j’aurai besoin de fric, je le finirai, Geneviève me fera un contrat, et peut-être ça marchera… celui-là a marché, d’autres pas, moins, plus, sur vingt-cinq ou trente ans de travail commun sur des livres comme ça, abandonnés, repris, des contrats signés, pas honorés, des bides, des succès, des enfants rencontrés, pas toujours drôles, parfois si, bon, je ne suis pas obligé de finir ma phrase, c’est pour un blog, n’est-ce pas, alors, je participe à la tristesse, à la colère (méfiance !) de celles et de ceux qui voient Geneviève Brisac privée de la possibilité de continuer à éditer comme elle l’a toujours fait.

Je ne sais pas ce que c’est, et encore moins ce que doit être un livre « pour enfants ». Je sais en revanche que je ne travaillerai jamais avec des gens qui prétendent le savoir.

Christophe Donner est écrivain et cinéaste. Il a publié une vingtaine de livres pour enfants (la plupart à L’Ecole des Loisirs) et autant de romans pour les adultes (la plupart chez Grasset). Son dernier film est un documentaire intitulé “Ready Cash”, visible sur le site Spicee. Son prochain roman, “L’Innocent”, paraîtra à l’automne chez Grasset.

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