Aux deux extrémités de la ficelle – Nastasia Rugani

Lorsque j’envoyais un manuscrit à Geneviève Brisac et à Chloé Mary (mes bonnes fées), j’envoyais d’abord des commencements. Une quinzaine de pages, parfois plus, qui annonçaient toujours des personnages, des paysages, des odeurs, une atmosphère, des émotions, et une intrigue bien sûr.

Pourquoi juste un début ? Parce que j’ai 28 ans. A cet âge, beaucoup sont sûrs d’eux et ont un talent fou. Moi, je suis encore un brouillon. Et même si le squelette de mon roman est terminé, réfléchi, j’ai besoin de conseils et de critiques qui font grandir ma plume, rétrécir mes doutes.

A l’orée du roman, mes bonnes fées me donnaient une boussole, parfois même une lanterne si j’avais le malheur de tomber sur la page noire. A ne pas confondre avec la page blanche ! La feuille obscure est un monstre constitué de phrases mal aimées, de paragraphes ratés, de passages bancals qui dévorent la confiance en soi.

Oui, avant, il existait la boussole des bonnes fées.

Après, je ne sais pas comment l’appeler.

En décembre 2015, après des mois de pages blanches et de pages noires, je voyais enfin le bout de la ficelle. Ignorant tout de la situation, j’envoyais mes deux projets romanesques à mes éditrices. Une semaine plus tard, je recevais le mail d’Agnès Desarthe adressé à tous. Un mail difficile à croire. Un mail étrange aussi pour quelqu’un de solitaire, quelqu’un qui ne connaît personne, encore moins la hiérarchie.

Je ne m’adressais qu’aux fées dans la maison d’édition.

Puis un long silence. Des bribes de rumeurs terribles ici et là. Des discussions avec les fées, les ailes brisées. Des doutes. Des montagnes de questions sans réponses. Et toujours ce silence de l’Ecole des loisirs.

Ce silence anxieux a pris fin le 30 mars 2016 lorsqu’enfin, Arthur Hubschmid a téléphoné.

J’ignorais qu’un monologue d’une quinzaine de minutes pouvait durer si longtemps. Pourtant la voix d’A.H. est cordiale ce jour-là, le ton est jovial. Même pas peur ! D’autres fées, ailleurs, ont prévenu « c’est une épreuve » ou bien « Monsieur H. ne lit pas les projets. » Il me confirme qu’il est « sceptique quant à la méthode. » Je ne dis rien. Pour moi, A.H. est également l’un de ceux qui m’a permis de connaître Max et les Maximonstres. Ses mots comptent, et je conçois la difficulté : le texte peut sembler obscur à ses débuts. Toutefois je saurais lui expliquer mes personnages et mes idées. Je les aime déjà tant ! Surtout, je peux retravailler. Je bosse dur ! Les fées le savent. J’apprends constamment. J’attends les réglages, les conseils pour m’améliorer. D’un coup, le verdict tombe : « inintéressant », « cliché », « usé ». Aïe ! Bon, mais pourquoi ? Parce qu’il est inutile d’écrire un roman au sujet d’un rêve d’enfant qui se réalise. Personne n’y croit plus. Pardon ? Euh,… pas le temps de défendre ma chèvre qui rêve d’être renne du Père-Noël. Le verdict tombe sur le second projet : « très confus », « contradictoire », « mystérieux », « énigmatique ». Naïvement, je prends les deux premiers termes comme du travail à venir et les deux derniers comme des compliments. Erreur ! Les adolescents ont besoin d’idées claires et simples. Ah bon ? Pas de nom de ville, pas de nom de pays, « impossible » résume A.H. J’explique que mon deuxième roman Tous les héros s’appellent Phénix n’est pas répertorié sur une carte. Le mystère n’est pas si grand et lors des rencontres, les jeunes lecteurs ne sont pas perdus. « Quoi donc ? Soit », me dit-il. Les impossibles ont encore du travail. Un garçon de bonne famille en costume cravate dans un quartier pauvre, « impossible ». Un garçon paumé qui abandonne son road-trip pour être au chevet d’une mère mourante, « impossible ». Un père qui a la garde de son enfant alors que la mère n’est ni alcoolique ni droguée, « impossible ». En somme, ou je fais semblant de ne pas connaître les codes de notre société ou bien je ne les respecte pas. Dans les deux cas, « impossible ». Un unique élan de possible pousse alors A.H. à me demander un résumé de l’intrigue. Assommée par tant d’impossibilités, je fais de mon mieux. Mais très vite la guillotine tranche : « c’est ce que je dis, inintéressant. » Les quatre autres personnages, le style, les émotions, ce que ce garçon avait à raconter, l’ambiance ne méritent pas un commentaire de plus. Je n’ai rien à corriger, rien à cadrer – tout à jeter.

Je suis la première à dire qu’il existe des événements plus graves dans la vie, et à travers le monde. Seulement ma vie, c’est l’écriture. Je n’exagère pas, ce n’est pas mon genre.

Evidemment, à la seconde où j’ai raccroché, j’ai pensé que ma courte vie prenait fin. L’Ecole ne veut plus de moi. Personne d’autre ne voudra de moi. Le petit succès de mon premier Médium, ses prix littéraires et ses traductions ne valent pas un pet de lapin ! Je suis nulle. Pour A.H. et bien d’autres, je n’existais pas littérairement avant ce coup de fil. Normal. Mais je n’existais pas pendant non plus. Et surtout, je n’existerai pas après.

Même si je le regrette un peu, je ne me suis pas défendue. On ne se défend pas contre un monument aux idées fixes. De toute façon, on se défend très mal avec des sanglots dans la voix.

Aujourd’hui, j’écris tout cela du côté de la page noire, avec des projets cabossés par L’Ecole, sans éditeur, et bientôt sans argent. Autant dire, l’espoir et le moral dans les chaussettes. Mais j’écris. C’est déjà ça, non ?

Nastasia Rugani est une auteure de trois romans à l’Ecole des Loisirs dont Le petit Réparateur d’insectes, paru le 23 mars 2016.

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