Un cas d’école – Chronique d’Olivier Adam pour Libération

J’ai vingt ans. J’essaie d’écrire des romans. J’aimerais un avis, des conseils. J’envoie un texte à Jean-Paul Dubois (mon idole). Il lit, m’appelle. M’encourage. Au passage, il me conseille un livre, publié à l’Ecole des Loisirs, dans la collection Medium. Sur le coup, je suis limite vexé. Quel rapport ? Dans mon esprit, le roman jeunesse, c’est à peine de la littérature. Un truc formaté. Je me procure tout de même le livre. Le lis. Et pense alors : la vache. On a le droit d’écrire ça ? Et aussi : merde, ça m’aurait sauvé la vie de lire un truc pareil quand j’en avais l’âge (il faut croire qu’autre chose s’en est chargé). Je me procure d’autres romans publiés dans les mêmes collections. Je découvre alors un territoire inconnu. Des livres non pas pour adolescents mais : dans l’adolescence. A hauteur de. A ras. Des livres durs, sensibles ou barrés, très sombres ou pleins de folie bizarre, des voix singulières en tout cas, portées par une écriture exigeante, jamais simplifiée, ni abaissée par la cible qu’elle prétend viser. Bref : une « littérature jeunesse », qui privilégie le mot « littérature ». Des « auteurs jeunesse »  qui sont d’abord des « auteurs ». Je me renseigne. Ces collections sont dirigées par Geneviève Brisac. Il se trouve que j’ai lu tous ses livres. Qu’elle figure parmi mes auteurs de chevet.

Quelques années plus tard, on m’invite à la radio pour parler d’un de mes romans. Parmi les invités, Geneviève Brisac. Nous échangeons quelques mots. Elle me tend une perche : elle trouve de la justesse dans mes voix adolescentes. Si je souhaite travailler dans cette direction, je suis le bienvenu. Jusqu’où puis-je aller ? Y a-t-il des limites ? Où vous voulez. Aucune. Un seul conseil : les personnages sont des adolescents. Pour le reste, faites comme pour vos autres livres.

J’écris ainsi plusieurs romans « jeunesse ». Entre deux textes, nous parlons littérature, cinéma, politique… Elle me suggère des livres, des auteurs, des pistes. Quand un projet est achevé, elle le passe au crible, en dévoile les angles morts, les paresses. Conseille sans jamais contraindre, m’encourage à toujours rehausser, élever. Cette collaboration joue un rôle déterminant dans mon parcours. Ecrire ces livres me déverrouille, affermit mon travail sur la voix. Et j’ai la faiblesse de croire qu’ils touchent quelques lecteurs, jouent un petit rôle dans leur vie. Des enfants ou des adolescents sans doute assez proches de ceux que j’étais à leur âge : un peu plus torturés, rêveurs, sensibles, indociles, inquiets que le moyenne. Des lecteurs, quoi.

Comme beaucoup d’auteurs, je dois beaucoup à Geneviève Brisac. Et comme eux, si j’ai écrit ces livres, c’est en partie pour elle. Sous son impulsion. Dans l’élan qu’elle sait donner. Mais les lecteurs aussi, ont une dette envers elle. Parce qu’en dépouillant le roman jeunesse de la camisole moralisante qui le corsetait, du conformisme qui le rabotait, elle a ouvert des brèches, dans lesquelles se sont engouffrés d’autres éditeurs, d’autres auteurs. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que cette maison demeurerait un havre. A l’abri des stratégies industrielles, de la brutalité managériale, du culte de la rentabilité.

Seulement voilà. Il n’y a plus de sanctuaire. On n’est plus à l’abri nulle part. La nouvelle direction a mis Geneviève Brisac « sous tutelle ». Ses choix sont soumis à validation. On la pousse vers la sortie. On parle soudain d’évolution du marché, d’attentes, de tendances. D’anciens titres sont purement et simplement radiés du catalogue. Des contrats signés sont rendus. Des auteurs se voient signifier l’obligation de remanier leurs textes sous peine de voire leur publication annulée. Des manuscrit sont refusés car jugés trop sombres, torturés, déprimants. Ou trop élitistes, référencés, littéraires. Ou exploreraient des territoires imaginaires trop débridés. (Pour quels lecteurs ? Pas ceux que j’ai rencontrés au fil des années. Pas ceux pour lesquels nous avons tous écrit et continuerons à écrire. Qui refusent le prémâché, le ciblé, le conforme aux attentes. Cherchent des voix, des regards hors normes. Attendent qu’on les questionne, qu’on les emporte ailleurs, ou toujours plus profond en eux-mêmes. Ceux qui plus tard liront autre chose que Musso et Levy).

L’édition sans éditeur. Les romans vus comme des produits destinés à une cible. Les auteurs comme des fournisseurs. Le gommage des voix alternatives, des imaginaires non conformes. On savait que tout cela se profilait. Mais on ne pensait pas que ça arriverait si vite, et surtout pas à cet endroit. Pourtant : une femme aux commandes. Des auteurs (donc : sans protection, sans statut, sans pouvoir). Des enfants. Autant de cibles évidentes, au fond. On aurait dû se douter. Les femmes, les artistes et les enfants d’abord.

 

Advertisements