Five years stuck on my eyes – Anaïs Sautier

Geneviève, Chloé,

Grâce à vous, j’ai appris ce qu’étaient : une aspérité négative, un bon à tirer, et le présentatif

Grâce à vous, mes héros ont dansé sur Leonard Cohen, sur les Smiths, sur Tchopin (c’est – présentatif encore lui – le Chopin des enfants de la classe moyenne),

Grâce à vous, quand j’écris, je grille tous les feux rouges, je dépasse la peur, je fais des doigts d’honneur à la partie de moi qui flippe de tout, tout le temps,

Grâce à vous, quand j’écris, je ne pense pas à vous,

Grâce à vous, quand j’écris, je ne pense à personne,

Grâce à vous, je n’écris pas comme une fayotte, ou alors sans faire exprès,

Grâce à vous, un curé s’est excusé auprès de mon grand-père pour avoir livré son frère aux fascistes, Grâce à vous, une héroïne de quatorze ans a exposé les avantages mathématiques de la bisexualité à la page 47,

Grâce à vous, j’ai passé du temps avec des enfants, sans avoir besoin de les faire moi-même,

Grâce à vous, je peux glisser nonchalamment dans une conversation que j’écris POUR l’école des loisirs, comme si nous étions seuls au monde,

Grâce à vous, j’ai perdu mes réflexes de pauvre, j’écoute ce qui me vient tout bas, et je l’écris

Grâce à vous, j’ai compris la différence entre un refus et une étape (c’est – sournois présentatif- très utile dans la vie),

Grâce à vous, un ballon de foot est tombé amoureux d’un gardien de but, et Jésus a écrit une biographie,

Grâce à vous, à la fin, ça se termine bien parce que Romu Millorteil (le Benjamin Millepied de l’école des loisirs) quitte les Etats Unis pour Paris, et il y reste,

Aujourd’hui, Millorteil aimerait faire virevolter Suzanne, Camille, Lenny, Milan, Rachid Noureev et Marie-Fleur dans une suite,

Ce sont des enfants qui m’ont posé cette question : que va-t-il advenir de ces petits rats de l’opéra ?

Je n’ai pas su quoi répondre parce que je ne sais pas ou vous êtes, ça fait longtemps que je n’ai pas reçu vos jolis mails où tout est dit en onze lignes (# laclasseaméricaine)

Je vous rassure, personne ne me fait languir, et personne ne m’a maltraitée rue de Sèvres (à part le garçon de café qui m’a servi un allongé à six euros),

On a tous nos coquetteries, la mienne, c’est l’école des loisirs, parce qu’on m’a toujours considérée avec respect, et sans complaisance,

Mais aussi, et surtout, parce que là bas, on ne me demande pas d’expliquer pourquoi un garçon de neuf ans fait des pointes,

Ce soir, j’espère simplement qu’on ne me le demandera jamais, parce que ça le regarde ce garçon s’il aime danser, et s’il veut en faire une vie,

Les larmes aux yeux, je vous embrasse,

Les larmes aux yeux, j’espère que le meilleur est à venir,

Les larmes aux yeux, je m’en vais danser sur « five years » de Bowie, parce que ça dure depuis cinq ans, et que j’ai de la chance de vous avoir dans ma vie.

Allez :     Five years stuck on my eyes – David Bowie

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