Un caprice – Eugénia Jeltikova

Promis, la prochaine fois que je me trouverai face à un groupe d’enfants, assez dense et assez passionné pour faire un plébiscite, je ne manquerai pas de leur demander ce qu’ils aiment le plus, des histoires racontées bien droit ou alors le détourné et l’oblique. Il ne faudrait pas que je tarde trop, de peur qu’un jour les enfants ne connaissent plus le sens de ce dernier mot. Du reste, je sais d’avance leur réponse. Je les soupçonne de préférer les gambades et autres sauts du coq à l’âne, les vrilles au détour desquelles la réalité ne se laisse pas documenter, enseigner, mais ne dévoile d’elle (mais qu’est-elle, la réalité, au fait ?) qu’un curieux quelque chose ; bref, les chemins de traverse dans des sous-bois magiques, fantastiques ou rêvés, ces chemins que piétinent les brigands, les égarés, les froussards, les chevaliers fous, les enfants perdus, les enfants orphelins, les enfants amoureux, les enfants rêveurs, et tous les autres flâneurs dont le destin, sans doute, est d’être recalés sans appel au casting des « héros » « positifs et entreprenants ».

Il faudrait donc que je remercie M. Hubschmid d’avoir attiré mon attention sur ce mot, « oblique », que je trouve décidément positif (à ce terme-là aussi, il faut donner un sens autre que ne l’entend M. Hubschmid) et plein de promesses. Même si ce n’est pas toujours, ni à coup sûr (mais les coups sûrs et la littérature n’ont rien à voir, ou bien ?) de ces promesses commerciales qui sont comme l’âme, semble-t-il, de certaine nouvelle « ligne éditoriale ». C’est en tout cas par son « obliquité » que mon écriture n’a pas été du goût de M. Hubschmid.

Voilà un peu plus d’une année, je postai mon premier manuscrit, approximativement destiné à de « grands enfants » ( ?), à l’attention du Comité de lecture de l’Ecole des Loisirs. A quoi pensais-je donc pour avoir cette audace ? « Jamais » : le jamais de « je ne serai jamais à la hauteur de cette Maison », et aussi le jamais de « sans tenter, je ne saurai jamais. » Un mois plus tard, je recevai deux mails, simultanés : l’un de Chloé Mary, le second de Geneviève Brisac qui me proposait de publier mon texte, soudain appelé « roman », dans la collection Médium. Toutes deux, je les ai rencontrées peu après, rue de Sèvres : je me suis sentie enfant, et vertigineusement intimidée sous leurs regards. (« Pourquoi nous avoir envoyé votre texte ? »: trop intimidée pour répondre que c’est avec les romans de l’Ecole que j’avais appris le français, parce que mes parents – qui eux-mêmes ne parlaient alors que le russe –, ne voulaient chez nous que des livres jeunesse qui soient « de la littérature », et ne m’achetaient que des « Mouche » et, plus tard, des « Médium ».) Bien vite après cette première rencontre, le contrat a été signé. En janvier 2016, l’Ecole des Loisirs m’a adressé une lettre, qui, entre « Chère Madame » et « nos plus … sentiments », est longue de trente mots environ et m’informe de l’annulation de ce contrat. Comme dans cette trentaine de mots, il n’y en avait pas un d’explication, je me suis hasardée dans un entretien téléphonique avec M. Hubschmid.

Ce qui me fait peur, c’est que les enfants, les petits et les grands, pourraient ne rien remarquer. Longtemps continuer à faire confiance à l’Ecole parce que (comme l’a récemment dit une collégienne lors d’un salon du livre) « ce qu’ils font, c’est toujours bien ». Longtemps encore prendre entre leurs mains des nouveautés désormais façon-Hubschmid et ne pas oser s’étonner de ne plus être surpris, bousculés, émerveillés, inquiétés, transformés par chaque nouveau roman. Je calme un peu cette peur en moi en rêvant qu’il faut plus que cette tempête de caprices pour déraciner la littérature jeunesse que Geneviève Brisac a créée.

Eugénia Jeltikova ne sera pas auteure à l’Ecole des Loisirs. Elle continue pourtant à écrire, et continuera; dans les moments où elle n’écrit pas en se demandant « qu’aurait pu penser Geneviève Brisac de cela? », elle écrit sa thèse de littérature latine.

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