Silence dans les rangs! – Elisabeth Motsch

Dans les écoles, les médiathèques, les librairies, je suis chaque fois surprise par l’intérêt des enfants – et des adultes qui les entourent – pour nos Mouche, nos Neuf, nos Medium. Oui, ils aiment les illustrations, oui, ils commencent par regarder les images quand il y en a. Mais ils sont aussi fascinés par les textes! Il n’y a qu’à voir comme ils sont avides de parler de ce qu’ils ont lu! Et comme ils souhaitent établir un lien avec l’auteur(e) qui leur fait le grand honneur de venir les voir!

Les jeunes sont bel et bien capables d’apprécier la littérature de qualité écrite pour eux, n’en déplaise à la nouvelle équipe qui a pris tous les pouvoirs à l’Ecole des Loisirs.

Comme les autres auteur(e)s, j’ai toujours considéré que mon éditeur à L’Ecole des Loisirs était une éditrice et qu’elle s’appelait Geneviève Brisac.

Comment imaginer qu’un homme qui ne lit jamais de romans, qui pense que le genre date du 19ème siècle, puisse désormais remplacer une éditrice qui lit à peu près tout ce qui se publie, qui a un flair incroyable pour dénicher des auteurs, les encourager, les faire grandir, tout cela avec beaucoup de tact, d’élégance, de persuasion amicale?

Arthur Hubschmid, en 25 ans de travail comme auteure à l’Ecole des Loisirs, je ne l’ai jamais connu. Plus exactement, je l’ai rencontré dans les escaliers, dehors, j’ai essayé de lui faire des petits bonjours, mais à chaque fois je l’ai gêné. Au début je me suis dit: c’est un homme réservé, peut-être timide, j’ai fini par comprendre que j’étais une intruse. Il est chez lui à EDL. Il n’aime pas les gens qui écrivent, il n’aime pas la littérature jeunesse, il aime les images et surtout il s’aime beaucoup lui-même. Ca ne me gênait pas tellement puisqu’il y avait Geneviève. A elle je faisais confiance, c’est elle que j’allais voir, avec elle que je parlais des textes en gestation.

Mais si Agnès Desarthe pense joliment à une cabane qui n’existe plus, je vois pour ma part une maison qui n’a plus que la façade, repeinte à neuf. Derrière, des pans entiers sont détruits. Toute la partie littéraire ne tenait que grâce au talent et à l’efficacité de Geneviève.

Qu’en reste-t-il? De la pub, beaucoup de com. Le nouveau directeur baratine sur l’esprit de famille. Mais où est passée la maman? L’homme fort, c’est en réalité Arthur Hubschmid, celui qui attendait son heure. Depuis le temps qu’il voulait prendre tous les pouvoirs! Il laisse les problèmes financiers au comptable, un homme que rien n’ébranle, et à ce nouveau fringant directeur qui aime les feux de la rampe.

Mais comment allons-nous faire pour publier nos textes jeunesse à présent? Eh bien il faudra juste … « que ça me plaise » dixit A. Hubschmid. Mais quoi d’autre? « Du documentaire. Du réel ».

Et la littérature ça ne témoigne de rien? Ca ne parle pas de la réalité? Je me permettrai de donner ici un exemple personnel.

Après des années de réflexion, j’ai souhaité faire mon outing concernant le handicap d’un de mes fils. J’en parle à Geneviève. Elle me dit: « Tu pourrais faire un Médium ». Mais je préfère un Mouche, pour les illustrations et surtout pour suivre les petits personnages que j’ai créés dans des livres précédents. Elle ne connaît pas le sujet, mais elle me fait confiance, m’encourage comme chaque fois. Nous parlons de la forme du livre. Je m’attends à ne rien vendre et peut-être elle aussi. Mais elle dit: « On verra ».

L’autisme, il y a 10 ans, c’était encore un sujet « fermé », pour des gens concernés seulement. Et ce livre, M. Hubschmid, a été incroyablement reçu. Partout où je suis allée, les jeunes se sentaient directement concernés, et les adultes posaient mille questions. Un documentaire? Non, un témoignage littéraire. Du réel? Non, un texte poétique, humoristique. Et qui a vu le jour grâce à Geneviève. Comment pourrais-je ne pas lui en être reconnaissante?

Vous croyez que Geneviève Brisac a « une bande » et vous êtes jaloux, mais non, nous sommes simplement reconnaissant(e)s de ce qu’elle a fait pour nous, les auteur(e)s. Elle nous a laissés libres et capables d’écrire. Et elle a insufflé la littérature jeunesse dans une maison qui était célèbre pour ses illustrateurs.

Mais le trio viril qui a capté le pouvoir à EDL ne pourrait-il pas être un tout petit peu reconnaissant envers Geneviève Brisac? Si oui, qu’il n’hésite pas à le faire savoir.

Elisabeth Motsch a publié de nombreux livres à l’Ecole des Loisirs. Elle a aussi publié de la littérature pour les adultes chez Grasset et Actes sud. Elle va publier un livre chez Actes sud junior à la rentrée 2016.

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