Aux déesses du foyer – Anne Bouin 

J’ai lu l’interview d’Arthur Hubschmid sur son métier

(https-//laficelleblog.wo#3256B8) et il m’en reste un drôle de goût. En voilà trois passages :

Qu’est-ce qui vous parait intéressant à faire aujourd’hui pour les enfants?
On arrive aussi à une fin de cycle. C’est un peu usé. C’est rarement frais. Rarement ténu. Cela m’arrange, parce que je suis vieux. (…)

Vous citez souvent les mêmes auteurs, Ungerer, Sendak, il n’y a rien eu d’intéressant depuis ?
Non pas du tout. Je pense qu’on n’a pas baissé en qualité, mais c’est moi qui suis devenu vieux. Mon disque dur est saturé. (…)

Vous ne lisez pas de romans?
Non. Je crois que la littérature est arrivée à la fin d’un cycle. C’est devenu répétitif. (…)

Voilà un éditeur qui avoue la mort de sa passion. Voilà un éditeur à qui est confiée la responsabilité de publier des romans pour la jeunesse. Voilà qui laisse songeur.

Voilà que sont sabotées dans un mouvement mortifère et irresponsable les qualités de travail exceptionnelles de merveilleuses fées qui m’ont accompagnée et dont j’ai tant aimé la vitalité et l’exigence. Leur sens des responsabilités. Car leur travail était une passion doublée d’exigence. Exigence bienveillante, toujours encourageante. Au service de la jeunesse, de l’esprit, de l’humour, de la liberté. Par amour pour la vie qui pétille et qui pique. Par respect.

Coupés net jeunesse, humour, liberté. A croire que l’époque en a peur.

Mais qui est l’époque ?

Ceux qui décident d’elle, ceux qui décrètent qu’elle sera triste et grise, sans surprise et sans saveur, à l’image des réponses de Monsieur Hubschmid. Pas ceux qui l’animent de l’intérieur, du dessous, avec leurs mots, leurs maux, leurs animaux, leurs esprits animés. Ceux qui la vivent. Ceux-là ont toujours un monde inattendu à réveiller. Pour que le monde reste vivement humain.

J’ai lu un message de la direction de l’Ecole des Loisirs arrivé par mail. Il est adressé « à tous ceux qui se préoccupent de l’avenir des collections de romans ». Il se conclut par « cette maison est leur maison ». Entre le début et la fin du message, des mots vidés de leur sens. Oblitéré, ce qui s’est passé dans cette maison. Un grand non-dit.

Nulle allusion aux fées, aux déesses du foyer qui ont su entretenir un grand feu clair accueillant ces porteurs d’histoires dont j’ai fait partie, les réconfortant, les nourrissant de paroles chaudes, perspicaces, intelligentes. Ces déesses sans lesquelles cette maison ne serait pas ce qu’elle était il y a encore quelques mois.

Comment se sentir accueilli dans une maison sans feu, pleine de choses informulées, de fantômes ?

Drôle de texte, ce message de la Direction. Est-ce une lettre ? Pas d’en tête de la Maison, pas d’adresse, et d’ailleurs adressée à qui ? Pas de cher…, pas de chair. Et pas de vraie signature, pas de grigris qui atteste que la lettre vient d’une vraie personne. Est-ce que j’ai bien lu ? Encore cette impression fantomatique.

Face aux fantômes qui rôdent, désincarnés, vidés de sens et appauvris d’esprit, les fées deviennent encore plus véridiques, plus vivantes et plus vigoureuses.

Quand j’écris, je les remercie d’exister. Ecrire, c’est chasser les fantômes. C’est rassembler les esprits vivants en soi, autour de soi. Si les déesses ont perdu leur foyer, elles n’ont pas perdu leur pouvoir. Les textes de ce blog en sont la preuve.

Anne Bouin vit dans un village de Touraine où des auteurs ont la possibilité de venir écrire, où des personnes donnent leur temps pour la littérature vive.

Elle a publié trois romans dans la collection Medium. C’est une trilogie qui n’est pas annoncée comme telle. Le premier roman n’était pas sensé avoir une suite, le deuxième non plus.

Mais pour une éditrice comme Geneviève Brisac, c’est le mouvement de l’écriture qui compte. Elle a eu le courage de soutenir jusqu’au bout cette aventure si peu commerciale.

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