Laisser des plumes – Thomas Gornet

Lundi 6 avril 2015, j’écrivais cette lettre à mon troisième roman, « L’amour me fuit », publié par Geneviève Brisac dans la collection Neuf de L’Ecole des Loisirs en 2010.

« Mon cher livre,

je viens d’apprendre que tu allais mourir dans trois semaines.

Je ne sais pas si tu es au courant mais j’espère que tu l’apprendras par cette lettre et pas par un de tes copains de stock.

Ce n’était pas dit dans la lettre, mais je sais que tu vas aller « au pilon ».

Je ne sais pas toi, mais ce mot m’a toujours fait penser à un restaurant de poulet. J’imaginais donc que les livres qui partaient dans cet endroit obscur se transformaient en junk-food bien grasse.

Même si je sais bien que non. Tu vas partir mourir sous des presses parce que tu prends trop de place. Personne ne veut de toi, tu comprends?

Tu sais, c’est assez fou parce qu’il y a à peine une semaine, le jour même où on me rédigeait cette lettre, j’étais en rencontre avec des enfants.

Ils me demandaient quel était mon « livre préféré de moi ».

Même si je les aime tous, je t’ai cité, bien sûr.

Et j’ai dit que pratiquement personne ne t’avait acheté.

« Pourquoi? », ils m’ont demandé.

Ben.

Parce que tu n’es pas aimable?

Parce que tu es raté?

Ta couverture ne plaît pas?

Ton titre fait fuir?

On préfère rire que pleurer?

Tu es arrivé après un deuxième qui, lui, a quitté le stock plus d’une fois?

On ne t’a pas mis en tête de gondole pendant plusieurs mois dans quelques libraires comme ça a été le cas pour le deuxième également?

C’est comme ça.

Tu sais, il ne faut en vouloir à personne.

Il ne faut pas en vouloir à l’éditrice, grâce à qui tu as existé.

Il faut même ici la remercier encore une fois.

Merci Geneviève, d’y avoir cru.

Il ne faut pas en vouloir à la maison d’édition, elle t’a bien défendu.

Il faut remercier les libraires, et les quelques lecteurs qui t’ont accueilli chez eux.

Il faut aussi remercier ceux qui ont écrit sur toi. Comme cette personne.

5 ans et demi, c’est assez jeune pour disparaître. Je te l’accorde.

Mais c’est déjà pas si mal.

Imagine que j’ai créé des spectacles de théâtre qui n’ont vécu qu’à peine deux ans. Et encore, pendant ces deux ans, ils ont été moins vus que tu n’as été lu.

Ne pleure pas, mon cher livre.

Tu es dans ma tête pour toujours.

 

Je t’embrasse.

Thomas

 

PS : froisse tes pages avant de partir, ça t’endormira et tu ne sentiras rien. »

 

Le 22 avril 2016, j’aurais bien envie d’enlever une phrase, celle concernant la maison d’édition. Car je ne suis pas certain qu’elle ait bien défendu mon livre, en fait. Comme je ne suis pas certain qu’elle ait bien défendu tous ces livres fragiles qui ont pu voir le jour grâce à Geneviève.

 

C’est Geneviève Brisac qui m’a ouvert le cerveau en me prouvant que je pouvais écrire pour que je sois lu. Trois livres sont ainsi nés grâce à elle, à L’Ecole des Loisirs. Les quatre suivants et les peut-être prochains, s’ils n’ont pas été et ne seront pas dans la même maison d’édition lui devaient et lui devront toujours quelque chose. Sinon, je joue au théâtre et j’écris pour des comédiens, aussi.

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