La lettre de Gisèle Bienne

Amis, amies,

Comme beaucoup d’entre vous, j’avais aimé et j’aime toujours ce recueil de textes et d’illustrations paru en 2011 à L’Ecole des Loisirs qui témoigne de nos expériences, de nos goûts, de nos aventures et découvertes de jeunes lecteurs ainsi que de nos réflexions d’auteurs de livres pour la jeunesse (cinquante auteurs), Lire est le propre de l’homme, (Quel beau titre !).

La richesse de ses textes, leur diversité a contribué à son succès.

Du premier texte, Je suis protégé par des amis discrets et passionnants d’Arthur Hubschmid, au dernier, un poème de Victor Hugo, « A qui la faute ? », extrait de L’Année terrible (1872), je l’avais lu avec un infini plaisir, « dévoré ».

Un numéro de L’Ecole des Lettres en avait alors rendu compte. En voici la page de présentation :

Contre l’obscurantisme et la censure : « Lire est le propre de l’homme. De l’enfant lecteur au libre électeur »

Dessin d’Alan Mets © l’école des loisirs

L’Ecole des Loisirs a publié voici quelque temps un recueil de témoignages et réflexions de cinquante auteurs et illustrateurs pour l’enfance et la jeunesse auquel les polémiques actuelles sur le livre et l’éducation redonnent une très vive actualité.

Ce manifeste de 192 pages, disponible gratuitement, très largement diffusé, se propose de rappeler l’importance du livre dans le développement de l’enfant et de l’adolescent, ainsi que le lien vital qui existe entre lecture, éducation, liberté et, donc, démocratie.

Comme le souligne Marie-Aude Murail, « ce n’est pas la lecture qui est en danger, ce sont les illettrés ».

Certains pseudo-lecteurs de livres pour la jeunesse – mais vrais agitateurs – souhaitent régulièrement tirer parti de l’ignorance et des peurs pour tenter de disqualifier, auprès des parents et d’une opinion qu’ils espèrent perméables, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, et, bien sûr, personnels de l’Éducation publique. La ficelle est classique et finit pas s’user. L’objectif récurrent ? Mettre en évidence un « complot » contre la structure familiale traditionnelle avec la complicité d’un État déliquescent.

Les créateurs, les éditeurs, les professeurs et les enfants rêveurs n’ont qu’à bien se tenir.

Car l’enjeu est bien là : c’est l’éducation du sens critique qui donne aux lecteurs la possibilité de choisir et leur assure d’être des femmes et des hommes libres demain. Ces temps-ci, il semblerait que cela ne soit pas du goût de tous…

L’École des lettres

De mon côté, j’ai plaisir à faire apparaître ici le texte de Geneviève Brisac qui figure dans ce recueil :

La source

Geneviève Brisac

Les enfants possèdent la connaissance dans le ventre de leur mère, dit le Talmud. Le mystère de la vie et le mystère du temps n’ont pas de secrets pour eux. Mais, quand ils viennent au monde, un ange pose un doigt sur leurs lèvres et murmure : « Maintenant, oublie tout ce que tu sais. Tu es sur la Terre pour apprendre, partager, et transmettre, tu es sur la Terre pour demander, et recevoir. »

Regarde et écoute.

C’est ce que disait à son fils la mère de Charlie Chaplin: « Regarde et écoute, il n’existe rien d’autre que cela. »

Regarde et écoute, une autre manière de dire : lis et écris ! Fais confiance aux livres.

Les livres m’ont plusieurs fois sauvé la vie. C’est une longue histoire, c’est mon histoire, elle n’est pas que mienne.

Cela explique ce que je suis devenue : une guetteuse de rêves, et une sentinelle, une découvreuse, aux côtés des mots des autres, pour les aider à exister, à circuler, à atteindre les yeux, les oreilles, les cœurs d’enfants et d’adultes dont ils peuvent, comme à moi, changer la vie, ou la sauver. Peut-être aurait-il mieux valu me consacrer à mes seules histoires ? Peut-être. Et peut-être pas.

Écrivain. Raconteuse. Passeuse. Éditrice de livres pour les enfants. Des circonstances pour une même pensée, une même tension, un même agir. On me dit : « Pourquoi et comment faites-vous toutes ces choses différentes? » Pour moi, elles n’en sont qu’une: faire en sorte que des livres et des personnes, des personnes et des livres se rencontrent. Pour une alchimie toujours renouvelée. Unique.

On ne sait jamais comment les choses adviennent. Il s’agit de les rendre possibles, il s’agit d’ouvrir des portes, de dégrillager des fenêtres. De briser la glace, ou les verrous, ou les habitudes de paresse.

Je me souviens du premier livre qu’on m’a lu.

C’était un album. Il s’appelait Eau ficelée et ficelle de fumée. Une énigme qui faisait appel à l’intelligence et parlait d’amitié. L’eau ficelée, quelle excellente métaphore pour désigner l’émoi que donne la lecture.

C’était aussi comme une maison. Une porte que l’on dessine et derrière laquelle il y a un monde, un monde où la peur n’existe pas, un monde où la solitude n’existe pas, un monde où le temps s’abolit.

Ce livre condensait pour moi l’immense pouvoir de la littérature : sa magie, sa douceur, son rythme, et aujourd’hui encore je ne peux écrire ces syllabes énigmatiques, eau ficelée et ficelle de fumée, sans convoquer un espoir fou.

Pourquoi lisons-nous ? N’est-ce pas dans l’espoir d’une vie plus dense, de journées plus vastes ? Une vie plus dense, plus ronde, des journées plus vastes, plus claires, un monde plus lumineux, un avenir vivable, un passé compréhensible, oui : les livres, lorsqu’ils sont lus par ceux, innombrables, à qui ils sont destinés, sont simplement vivants.

Ils sont la chance que l’on peut saisir, l’ouverture inattendue, les autres dans leur impensable mystère. Un espoir. Une force.

Lire, sans cesse, et sans se laisser décourager, dans un monde trop rapide, cacophonique et confus, lesté de bêtise par des injonctions faussement réalistes, n’est-ce pas se donner les moyens de vivre ses rêves et sa vie, en même temps ?

Réaliser ses rêves d’enfant.

J’ajoute – et c’est le secret de mon énergie comme de mon chagrin : écrivain, ce qui signifie pétrie de tant de livres, il y a en moi quelque chose de chacun, aussi ne puis-je jamais m’attacher entièrement, ni comprendre la haine. C’est le cadeau empoisonné de la littérature : comprendre, comme le disait Robert Browning, que jamais personne ne vécut sur cette Terre sans avoir son propre point de vue.

Ne pas comprendre la haine, s’identifier à chacun, n’avoir pour soi que sa voix, être vivante, et ne pas craindre de changer l’image que l’on a de soi-même, disait Cassandre.

C’est à cela qu’on reconnaît les amoureux des livres.

La démocratie est depuis toujours menacée dans le domaine des livres, la démocratie du savoir et du goût, les plus difficiles peut-être à défendre, car l’écart tend à se creuser sans cesse et de plus en plus vite, et plus violemment, entre ceux qui écrivent et ceux qui ne lisent pas, ceux qui n’ont pas appris à lire vraiment. Le commun des lecteurs.

J’ai compris à quel point cela était vital le jour où j’ai observé que rien ne me bouleversait davantage que la lecture de Yentl, d’Isaac Bashevis Singer. J’ai compris cela le jour où j’ai éprouvé une brutale joie en apprenant l’ouverture d’une école pour filles en Afghanistan, le jour où j’ai bondi en découvrant la création d’une bibliothèque pour les enfants dans un village d’Afrique où jamais il n’y en avait eu auparavant. Les livres m’ont plusieurs fois sauvé la vie. Je suis loin d’être la seule. Ils en sauveront beaucoup d’autres. Nous en avons besoin autant que d’eau.

Comme l’a écrit Grace Paley:

« Les écrivains ont le devoir de se planter au coin de la rue et de distribuer des tracts superbement écrits.

L’écrivain a le devoir de sa paresse.

L’écrivain a le devoir d’entrer et sortir de sa tour d’ivoire.

De sexe masculin, l’écrivain a le devoir d’être une femme.

De sexe féminin, elle a le devoir d’être une femme.

L’écrivain a le devoir de dire la vérité au Pouvoir, selon le précepte des quakers.

L’écrivain a le devoir d’apprendre la vérité auprès des sans-pouvoir.

L’écrivain a le devoir de répéter inlassablement : il n’y a pas de liberté sans justice, il n’y a pas de liberté sans peur ni sans courage, il n’y a pas de liberté si l’on ne préserve pas l’eau, la terre, l’air, les livres et aussi les enfants.

L’écrivain a le devoir d’être femme, de tenir le monde à l’œil, et d’être entendu. »

À quoi j’ajoute modestement (puisqu’elle a dit selon moi l’essentiel) :

La littérature est un fleuve. À sa source, se trouvent les livres qu’a aimés un enfant.

De Gisèle Bienne, auteur de dix romans publiés dans la collection Médium, et de deux romans, collection Neuf. (Site : http://giselebienne.jimdo.com/)

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