Est-ce qu’il le fait exprès? – Jean-Noël Sciarini

Pour Charlotte

Ce qui suit est un court extrait du roman que je devais publier à « L’Ecole des loisirs » et qui a été déprogrammé fin 2015. La narratrice, Charlie, et son père, auteur de best-seller, sont en voyage au Japon pour des funérailles. Charlie s’assied auprès de son père, qui prend des notes :

Un récit de voyage? je lui demande.

− Pas le temps d’observer le paysage, il me répond, non, je suis en train de prendre des notes pour mon bestseller jeunes adultes.

− Ton histoire d’ado condamné dans une société futuriste?

Il confirme en grommelant.

− Tu me racontes?

− Je suis en train de créer, il me dit, agacé, comme si je l’interrompais alors qu’il s’apprêtait à écrire la phrase définitive.

− Allez, raconte, j’insiste.

− OK, OK, c’est bon. Alors d’un côté tu as Charlène, une ado ayant été exposée à une charge radioactive, ce qui signifie qu’il ne lui reste plus que quelques semaines à vivre.

− Pardon?

− Et de l’autre, tu as Channing, un ado à la tête d’une troupe rebelle composée…

− …D’anges?

− Comment tu as deviné?, il demande, d’une voix inquisitrice.

− Pur hasard, je dis, blasée. Continue.

− Bref, il va y avoir beaucoup d’action, de l’amour, de la souffrance, et au bout du chemin…

− La rédemption?

− Non, pas du tout. Un tome 2.

Je m’appelle Jean-Noël Sciarini, j’ai 40 ans, originaire de Suisse, je réside à Paris depuis huit ans. Il y a huit ans donc, j’ai pénétré pour la première fois dans les locaux de « L’Ecole des loisirs » pour y rencontrer Geneviève Brisac et signer mon premier contrat d’édition (bien qu’étant agoraphobe, vaguement effrayé – il s’agissait d’angoisse sans objet alors – par cette grande ville, Paris, je voulais être là, ce jour-là, en ce jour si important : signer le contrat de mon premier roman dont je pensais que personne ne voudrait jamais − petit instant Caliméro, et ce ne sera sûrement pas le seul, pardonnez-moi par avance). Ce jour-là, j’ai signé mon premier contrat, donc, et je suis tombé fou amoureux (attention, n’y voyez rien de graveleux, ici je parle plus de mon – ancienne – éditrice !).

Huit ans plus tard, je vis toujours à Paris avec ma femme et mes deux enfants. Bref, symboliquement, pour moi, tout ça en jette. L’amour et l’écriture, la musique aussi, et quoi d’autre? Si peu au fond.

Ne vous remuez pas trop la tête, vous ne me connaissez probablement pas. Je ne suis pas moi-même un auteur de best-seller. J’ai publié quatre romans à « L’Ecole des loisirs ». Le premier évoquait un amour fou entre un ado géant un peu pataud et une jeune fille anorexique. Le deuxième était consacré au pouvoir de la musique et au transsexualisme. Le troisième parlait d’une adolescente persuadée d’être frappée d’une malédiction : elle faisait disparaître bien malgré elle les sentiments des gens qu’elle aimait. Dans le dernier, Billy essaie de sauver Hope, sa petite sœur, de la folie: elle croit voir sa mère morte partout.

Est-ce que je le fais exprès?

En vérité : non.

Ce sont les histoires que je dois raconter.

C’est le genre d’histoires sordides que n’affectionne guère Monsieur Arthur Hubschmid (un compatriote !) si je me fie à ce que j’ai lu sur ce blog.

Oui, je l’avoue : je suis un très mauvais élément.

Je ne suis pas un gros vendeur.

Mon agoraphobie m’empêche souvent de m’investir comme je le voudrais – dans une vie rêvée – dans les « activités annexes » du travail de l’écrivain, les rencontres avec les jeunes lecteurs, les Salons du livre, etc.

Non, vraiment, c’est à croire que je le fais exprès.

Et pourtant : non.

Remarquez, avec mon dernier manuscrit, feu « Je ne suis pas un ange » (« Le déprogrammé », tel pourrait être son nouveau titre…), j’ai quand même fait très fort.

Je l’ai écrit en 2013. Il s’agit encore une fois d’une histoire un peu effrayante… Le frère jumeau de Charlie est mort dans l’utérus de sa mère. Depuis que Charlie est née, rien à faire, tout le monde se fiche bien de ce qu’elle est. Son frère mort-né prend toute la place. Un peu plus tard, Charlie va rencontrer un jeune garçon très énervant (et très beau) d’origine japonaise. S’en suivra un voyage au Japon, pour des funérailles. C’est un roman sordide… et drôle, tendre aussi (enfin, je crois). J’ai obtenu un contrat pour ce roman en 2013.

(D’accord, je n’ai pas la faveur des ventes – et peut-être est-ce finalement une raison bien suffisante (LA raison!) pour m’écarter d’un programme de publication – mais les nombreux courriels de lectrices et lecteurs que j’ai pu recevoir en huit ans ne m’ont jamais reproché la noirceur de mes intrigues ou de mes personnages, cela leur avait fait du bien, plutôt, de voir qu’il y avait toujours une issue, je ne dis pas un happy-end mais bien une issue, de l’ombre à la lumière, ou quelque chose comme ça. Savoir que c’est possible. Difficile mais possible. Certains ont besoin de lire ce genre de choses-là, c’est fou, non? Moi, adolescent, j’aurais aimé pouvoir lire ce genre de choses. Que certaines choses étaient malgré tout possibles.)

7 et 9 janvier 2015 : attaques terroristes de Paris. Deux mois plus tôt, j’avais commencé un roman à propos des violences que subit un adolescent dans son collège (« Là, il cherche les ennuis, ce n’est pas possible autrement ! »). Après quelques jours de paralysie (ou de sidération), je ne vois pas d’autre moyen pour tenir ma terreur à distance qu’en me plongeant dans ce qui s’est passé lors des attaques terroristes, en allant au fond du fond. Ce roman, destiné initialement aux ados, deviendra trois mois plus tard un roman de littérature générale. Un pavé de 1200 pages.

Je ne lui ai pas trouvé d’éditeur (et c’est peut-être justifié, je l’avoue).

Avril 2015 : je reçois un courriel de Chloé Mary. Elle m’invite à rendre mon manuscrit de « Je ne suis pas un ange » dans les prochaines semaines.

Entre temps, aidé par mon obsession pour mon pavé de littérature générale, j’avais oublié que mon héroïne s’appelait Charlie (la psychanalyse pourrait sans doute expliquer cela) et là, bon sang, est-ce que je le fais exprès?, au lieu de remanier gentiment mon texte comme il se doit, afin de proposer à Geneviève et Chloé ma version définitive, proche de la première version validée qui tenait déjà très bien le coup, non mais franchement, est-ce que je le fais exprès, je me sens incapable de parler de Charlie, ma narratrice, en faisant fi du contexte; bref, aller une nouvelle fois dans le fond du fond et par l’écriture essayer de se sortir de cet abîme qui s’est ouvert en moi depuis janvier 2015. Faire d’un abîme un petit promontoire, de celui qui écrit à celui qui lit.

Créer un lien, même tenu, avec la vie. Avec ce qui bat (et se bat).

Bien sûr, il fallait que cela fonctionne. Mais je sentais que Charlie, ce qu’elle était avant les attaques terroristes de janvier 2015, était à même de vivre dans ce monde bouleversé, qu’elle avait peut-être quelques clés, qui sauraient – modestement – aider le lecteur, lui faire voir les choses sous un autre angle, avec une autre focale, le consoler ou partager avec lui sa colère, son dépit, ses maladresses, ou tout simplement le fait de se sentir complétement largué, bref, tout ce qui fait que certains d’entre nous liront toujours des romans je pense (je l’espère).

La version initiale de mon roman comptait 260 pages, ma version remaniée s’est élevée à 800 pages. J’ai donc envoyé cette version à Chloé et Geneviève à l’automne 2015, avant les attaques terroristes de novembre 2015 (depuis, je suis incapable d’écrire et, surtout, je ne suis même plus certain de le vouloir).

Début décembre, quand j’ai appris que mon roman était déprogrammé, j’ai lancé un coup de gueule un peu impulsif sur ma page Facebook où je proposais à la nouvelle direction éditoriale de mon – ancienne – maison d’édition de changer le nom de celle-ci en: « L’Ecole du divertissement ». C’était un peu facile, un peu bas, mais ça m’a fait du bien (pas très longtemps) et, mieux, ça les a pas mal énervés, ce qui fut pour moi vraiment revigorant (mais pas très longtemps).

Deux semaines plus tard, je récupérais mon contrat d’édition pour « Je ne suis pas un ange » « Le déprogrammé ».

Depuis ce jour, je n’ai eu aucun contact avec Geneviève Brisac et Chloé Mary, dont les quatre couleurs me manquent tant (cf. le beau texte de Claire Castillon), moi qui en plus suis daltonien! (Mais le fait-il exprès?)

Depuis ce jour, j’ai échangé quelques sms avec Chloé Mary, dont les précieuses conversations au téléphone me manquent infiniment.

Hormis pour mon premier roman, je crois que je n’ai jamais fait qu’écrire pour elles. Elles étaient le cœur battant de mon écriture.

Oui, elles me manquent et me manqueront longtemps, et je ne suis pas certain qu’elles puissent être remplacées (dans ma vie d’auteur).

Dans mon ancienne vie d’auteur, devrais-je plutôt dire. Car j’en suis là aujourd’hui.

Il y a quelques jours, Chloé Mary m’a dit par sms (je cite de mémoire) : « L’écriture est encore là, je l’entends, elle crie en toi. »

Mais moi, Chloé, je fais tout pour qu’elle se taise.

Il y a quelques jours, j’ai envoyé mon manuscrit « Je ne suis pas un ange » à trois éditeurs. Espérer qu’il y a quelqu’un d’autre qui acceptera de me lire, et peut-être aimera mes histoires, qu’il ou elle se dise : « Ce n’est pas possible, il cherche les ennuis, le fait-il exprès? Mais bon sang, j’y crois! »

Est-ce ce que s’est dit Geneviève Brisac il y a huit ans lorsqu’elle m’a écrit une lettre manuscrite suite à mon premier envoi?

Je ne le saurai jamais.

Je dédie ce texte à Chloé Mary et Geneviève Brisac. Merci d’avoir cru en moi, en mes mots.

Publicités