Les écrivains ne sont pas des poissons… – Marie Goudot

Je n’ai pas vécu en direct les mois de bouleversements à l’Ecole des loisirs – mon dernier livre remonte à 2011. J’ai lu les contributions du blog entre désarroi (elles parlaient d’un passé révolu) et soulagement : beaucoup d’auteurs n’avaient pas tardé à s’insurger. Pour défendre Geneviève Brisac. Pour défendre leur statut d’écrivains.

De lien en lien, j’ai été conduite à lire avec rage et stupéfaction les interviews, les lettres circulaires d’Arthur Hubschmid et autres représentants de la Direction. Sans rien reconnaître de la maison pour laquelle j’ai écrit pendant neuf ans. L’âme qui « accouchait » (sic) de leurs livres les auteurs, qui avait découvert les plus grands d’entre eux, était présentée ou se présentait sous les traits d’un homme avec qui je n’ai jamais parlé, que je n’ai jamais rencontré. En vain je cherchais à ses côtés quelques traces de la présence de celle qui a insufflé la vie pendant vingt-sept années aux collections Mouche, Neuf et Médium. La vraie et l’immense éditrice, l’éditrice de rêve qu’a été pour moi, pour nous tous, Geneviève Brisac. Biffés en quelques semaines, son travail d' »accoucheuse », ses découvertes de tant et tant de longues années? Comme sur les photos de certains régimes où est gommé un visage devenu gênant? Dans la nouvelle maison, on parlait d’ailleurs une novlangue, dont des mots étaient rayés (liberté d’abord!), et les autres aux tristes couleurs du temps, des managers et de leur stratégie: coller au réel, « surveiller son ego », donner le jour à des héros « entreprenants » (pourquoi pas réactifs?) auxquels les jeunes lecteurs puissent s’identifier.

Comment, aux yeux de la nouvelle direction, mes récits mythologiques ne seraient-ils pas poussiéreux, imprégnés d’une forte odeur de naphtaline, et mille fois trop sombres? Je revendique pourtant la naïveté de croire que parlent aux adolescent(e)s d’aujourd’hui ces héros mythologiques à la recherche de leurs origines, en quête d’identité, ces héroïnes aspirant à trouver leur place dans un univers d’hommes, ou bafouées parce qu’étrangères. De croire qu’il n’est pas vain mais exaltant d’apprendre à connaître ces personnages vieux de plusieurs millénaires, que la culture est une arme contre la barbarie qui – sous de multiples formes – est à l’œuvre depuis des années. Animée de cette conviction, j’ai envoyé un projet de plusieurs livres à Geneviève Brisac. En la rencontrant, après l’envoi de mon premier livre, j’ai eu l’émerveillement de découvrir qu’elle aussi y croyait. Plus tard, au tout début des années 2010, bien avant le saccage de Palmyre, j’évoquais un projet qui me tenait à cœur (la lutte de la reine Zénobie contre l’empire romain). Nul besoin de développer. Geneviève avait compris ce que le projet recélait. Ainsi qu’aux grands moments, au début d’une nouvelle aventure éditoriale avec elle, son visage s’éclairait. Deux ou trois mots suffisaient. Ce jour-là c’était un « Vas-y ! » plus éloquent que mille discours. Elle y croyait.

Comme elle croyait à tous les livres qu’elle a publiés. Pour elle, chacun d’eux était unique, essentiel (quel magnifique cadeau fait à leurs auteurs! et sûrement pas parce qu’elle flattait leur ego), chacun était indispensable au départ puis au cheminement dans l’existence de jeunes enfants et moins jeunes adolescents. Quoique elle-même romancière, elle a conservé le merveilleux don de pénétrer, d’être aussitôt de plain-pied, dans des imaginaires différents du sien, d’en entendre la voix singulière, d’en pressentir instantanément les motifs et les mystères. Ces livres, ces univers, il est un fil souterrain qui les relie. Qui les reliait, devrais-je dire. Puisque, je le sais, de vieux objets ont été évacués, des ouvrages acceptés par Geneviève ne seront pas édités. Tous les livres auxquels elle a permis de voir le jour font fi des normes et des carcans, des idées toutes faites et des personnages trop lisses, des sujets tabous. Tous, à leur façon, constituent une forme de luttes contre toutes les sortes de discriminations.

Et cela avec force, insolence, humour même. Sans concessions. Avec exigence.

Un jour où je parlais à Geneviève de l’écriture d’un de mes livres, de son vocabulaire et ses ellipses temporelles: c’est peut-être trop aride? Elle a souri, de ce sourire qui faisait fondre vos inquiétudes: tu verras. Et j’ai vite vu. Lors de visites dans des classes j’ai interrogé les élèves sur la difficulté des mots employés. Je m’attendais à tout sauf à la réponse d’un élève: Oui, il y en a un seul que personne n’a compris. J’ai réalisé qu’il s’agissait d’une expression de mon père quand j’étais gamine (ah! aurais-je dû penser, un tour de mon ego, il fallait mieux le surveiller). Nous avons ri. Eux les premiers, comme soulagés: la langue d’un écrivain pouvait se nourrir également de cela. Un peu plus tard, dans un collège de ZEP du 93, des élèves de quatrième – de toutes nationalités – m’offraient un recueil de nouvelles qu’ils avaient écrites, choisissant chacun un personnage mythologique dans lequel il/elle s’était glissé(e), auquel il/elle s’était « identifié(e) » (mais oui!!), à tel point que quelques-uns exigeaient d’être appelés chez eux par le nom de leur héros. Pour narrer leurs aventures, ils avaient sauté des années qui les embêtaient. J’ai fait de grosses ellipses, m’a annoncé triomphalement une des jeunes filles.

Publier un livre avec Geneviève Brisac était une chance incroyable, reste une aventure unique dont les frémissements demeurent dans les textes. Publier avec Geneviève reste une force vive dans laquelle, des années après, aux jours d’abattement, on va puiser pour retrouver confiance et enthousiasme.

Comment, dès lors, envisager de publier dans une maison sans âme, dont la novlangue vous pétrifie d’avance? Ou vous réduit au triste statut de menu fretin, pour lequel « il faut bien choisir l’appât », selon l’expression du vieux nouvel éditeur.

Non, les écrivains ne sont pas, ne seront jamais des poissons. Pas plus que du gibier!

Marie Goudot a publié à l’Ecole des loisirs six récits mythologiques et un roman historique. Elle a publié par ailleurs de nombreuses nouvelles, un roman pour adultes (un autre sort le mois prochain). Et dirigé un « Cassandre » aux éditions Autrement.

Publicités