Le refuseur de livres – Jean-Baptiste Coursaud

C’était un autre siècle et une autre époque, surtout pour la littérature dite pour la jeunesse. Elle était comme moi, en ce début des années 1990 : dans l’invisibilisation. J’étais un jeune pédé à peine déplacardisé qui avait pourtant lu tout son Guibert (Hervé) et tout son Donner (Christophe). Parce qu’ils étaient homosexuels comme moi et que même quand on est un tout jeune adulte dans le placard, donc un grand enfant, on a besoin de figures tutélaires – identificatoires, dit-on aujourd’hui mais pas à l’époque. La littérature, ça sert aussi à ça : à permettre aux enfants d’ouvrir les portes des placards où ils (s’)asphyxient, de se libérer de ce qui les étreint et les étouffe et les empêche d’être eux-mêmes. À l’époque, j’ose à peine dire « je ». À l’époque, je ne sais encore rien de Foucault et de tout ce que lui et ses camarades m’apporteront par la suite. À l’époque, je ne sais encore rien de Geneviève Brisac ni qu’elle vient de prendre la direction éditoriale des romans à l’Ecole des loisirs. À l’époque, je ne sais pas que dans les romans qu’elle publie les enfants grands et petits disent « je » au présent.

Mais j’ai donc lu tout mon Guibert et tout mon Donner. Je ne suis pas sûr de comprendre tous les mots qu’emploie le premier (je viens de retrouver dans ses livres, qui me regardent depuis ma bibliothèque, des listes de mots que je ne connaissais pas à l’époque – et je ne sais toujours pas, vingt-sept ans plus tard, ce qu’est cet obscur « lagodon » auquel il fait allusion dans Les Aveugles). Je ne suis pas tout à fait sûr d’aimer les livres du second, je trouve qu’il leur manque une dimension. Mais j’anticipe en employant ce substantif, car c’est Geneviève Brisac qui me le soufflera une décennie et demie plus tard: je me souviens d’une discussion à propos d’un roman qu’elle trouvait « pas mal », mais qui selon elle était « en deux dimensions », il lui en manquait une troisième qui lui aurait permis de s’élever au-dessus du lot commun publié. C’est cette troisième dimension qui va à coup sûr manquer à la « la ligne éditoriale » des romans que Geneviève Brisac n’a plus le droit de publier à l’Ecole des loisirs, et c’est cette troisième dimension qui me pousse à l’époque à aller lire les livres que Donner (Chris) écrit pour les enfants et que Geneviève Brisac publie à l’Ecole des loisirs.

Et là, c’est le choc. C’est une véritable émotion artistique, une espèce de révélation créatrice (Guibert, avec son agaçant lexique christique, parlerait sûrement d’épiphanie). Quand je lis Les lettres de mon petit frère (mais pourquoi a-t-il disparu de ma bibliothèque?), je suis submergé, subjugué. D’abord en tant que lecteur: pourquoi Christophe ne manie pas la langue dans ses romans adultes comme Chris le fait dans ses romans enfants? pourquoi les premiers enferment alors que les seconds libèrent? Ça tient à quoi, à qui? Ensuite en tant que jeune pédé à peine déplacardisé: Chris nous apprend que les calamités s’abattent chez les metteurs en quarantaine et que les tantouzes triomphent toujours. Enfin en tant qu’aspirant à l’écriture, puisqu’à l’époque je veux devenir auteur-compositeur-écrivain: je veux écrire comme ça et je veux écrire ça, des livres pour les enfants. Voilà, au risque de me répéter, ça sert à ça aussi, la littérature pour la jeunesse: à révéler à quelqu’un ce qui va faire de lui ou d’elle un être en accord avec lui/elle-même.

Je ne suis pas devenu écrivain, je suis devenu traducteur. Et je le suis devenu grâce à Geneviève Brisac. Un instant, j’y arrive.

Je ne deviens pas écrivain, je ne termine pas ma thèse, il m’arrive plein de choses belles et moches, je continue fièrement et fermement à lire des romans pour la jeunesse, et dix ans plus tard j’interviewe Geneviève Brisac. Entre-temps je suis journaliste et réalise une enquête sur la représentation de l’homosexualité dans la littérature jeunesse. Je la rencontre pour la première fois. Parce qu’elle est la seule à publier des romans contenant des personnages homosexuels, adolescents ou pas, qui ne sont ni nunuches ni victimes. Quand je lui demande pourquoi, elle me répond en substance – et c’est presque à en pleurer, aujourd’hui, en 2016, alors qu’elle vient d’être évincée de sa maison précisément pour les raisons qu’elle énumère ci-dessous:

« La frilosité des éditeurs est purement commerciale. Ils n’ont pas d’états d’âme, ils n’ont que des problèmes commerciaux. Dans l’édition jeunesse, on a souvent dit que la règle d’or, c’est de ne pas choquer les parents. C’est une règle commerciale! (…) L’homosexualité ne fait pas question dans la littérature. En tant qu’éditrice, je ne chercherai pas d’ouvrages qui en parlent davantage. Il faut laisser les créateurs créer. Et puis la question n’est pas l’homosexualité, c’est l’homophobie (…) La littérature est seule, elle lutte contre l’hypocrisie. Après, il s’agit de politique et de commerce. »

À peine le magazine publié, Geneviève Brisac m’appelle, elle est ravie de cette interview qui n’a pas déformé ses propos. Et puis elle me demande : « Est-ce que vous écrivez? Vous ne voudriez pas écrire un livre? » Je mens, je réponds que je n’écris pas de littérature, elle me dit que c’est dommage. Quelques mois plus tard, elle me rappelle: elle vient d’acheter un roman norvégien, elle sait que je lis et parle certaines langues scandinaves, est-ce que j’aurais envie de le traduire? Je n’ai jamais fait ça, je dis oui, et voilà, je deviens traducteur. Grâce à Geneviève Brisac.

Elisabeth Motsch avant moi a écrit cette phrase si juste: Geneviève « a un flair incroyable pour dénicher des auteurs, les encourager, les faire grandir, tout cela avec beaucoup de tact, d’élégance, de persuasion amicale ». La phrase vaut aussi pour les traducteurs. Chris Donner ne dit pas autre chose dans un autre de ses romans qui m’a enthousiasmé à l’époque, Mon dernier livre pour enfants. Il la présente sous le sobriquet de madame Brisenoisette, l’éditrice du père d’Henri, un écrivain de livres pour enfants. Il la décrit ainsi : « Et madame Brisenoisette a fort à faire avec tous ces écrivains, à les consoler, les encourager, et aussi empêcher qu’ils cèdent aux propositions malhonnêtes des autres éditeurs. » Aujourd’hui, ce sont les écrivains qui consolent Geneviève Brisac, alias madame Brisenoisette.

Un dernier mot.

Dans mon souvenir, madame Brisenoisette était affublée du merveilleux sobriquet « refuseuse de livres ». Or j’ai eu beau chercher dans le roman et sa suite, le génialissime Emilio ou la petite leçon de littérature, il n’y a pas de refuseuse de livres. Ils servent à quoi, les souvenirs erronés que nous trimballons? Car ni madame Brisenoisette ni Geneviève Brisac ne sont des refuseuses de livres. Christophe Donner n’a employé la formule qu’au masculin, pour qualifier les hommes éditeurs. Seul subsiste le mâle refuseur de livres, celui qui n’a « pas d’états d’âme, que des problèmes commerciaux ». Celui qui préside désormais au devenir des romans de l’Ecole des loisirs.

Jean-Baptiste Coursaud traduit des romans des langues scandinaves. Sa toute première traduction, du norvégien, commandée par Geneviève Brisac, s’appelle Bœurk, un roman de Stein Erik Lunde. Le livre est encore disponible au catalogue de l’Ecole des loisirs. Les autres traductions ont été passées au pilon.

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