Livres pour enfants… et pour enfants! – Sabine Prokhoris

Lectrice, éditrice, écrivain, une femme, tout cela ne fait qu’un. Oui, c’est Geneviève Brisac.

Alors…

« On croirait manger un nuage », « mais contrairement au nuage, cela nourrit. » Subtile, précise, aérienne cuisine – chez Sylvia Townsend Warner, c’est au royaume des elfes qu’on la goûte…

Les livres de Geneviève Brisac sont comme cela.

Avec science, et une grâce secrète, ils combinent pour toi, lecteur, lectrice, le doux et l’amer, le sucré le salé, ce qui pique et ce qui apaise.

Lecteur, lectrice, tu sais très bien que lire, c’est jouer, à ta façon, à la poupée. Geneviève Brisac te l’a dit, souviens-toi…

Oui tu as le droit, un droit d’enfance imprescriptible, de créer, et recréer sans cesse ainsi des mondes. Cela veut dire, nous apprend Walter Benjamin: pouvoir « faire droit à ce monde des poupées riche en tensions ». Tensions du monde même: y plonger. Les secouer, dans tous les sens, avec désir, audace, imagination. Sans te laisser prendre à la niaiserie conciliatrice d’histoires édifiantes, lesquelles, comme le rappelle W. Benjamin, vont toujours « contre l’enfant » – et contre nous tous. Car elles mentent.

Tu as ce droit. Prends-le, et ne le lâche pas. Jamais. Ne perds pas courage.

Parce que, comme l’a écrit Édith Wharton, « la valeur des livres est proportionnelle à ce que l’on pourrait appeler leur plasticité – leur capacité à représenter toutes choses pour tous, à être diversement modelés par l’impact de nouvelles formes de pensée. »

Parce que, en conséquence, l’écriture est « la réponse d’une voix à une autre voix » – Virginia Woolf cette fois. Les voix et les bruissements du monde. Les oiseaux, la mer, les bois, les villes, les trains, les humains; leurs balbutiements, leurs rires, leurs larmes, leurs terreurs, leurs colères, leurs disputes, leurs fugitifs, miraculeux accords. À capter, à chanter dans des contes sans fin rebrodés.

Parce que le conte « est le premier conseiller des enfants », lui qui « fut autrefois le premier conseiller de l’humanité », et « poursuit sa vie en secret dans la narration », nous dit W. Benjamin.

Benjamin nous dit aussi – ce que sait, si clairement, Geneviève Brisac –, que « le début de la misère dans la littérature enfantine se laisse caractériser en un mot: ce fut le moment où elle tomba entre les mains des spécialistes. »

Misère de la littérature tout entière, dès lors qu’elle devient l’affaire des faiseurs de livres, et non plus le bien commun des lecteurs véritables, ses « amoureux fervents ».

Les livres qu’écrit Geneviève Brisac, ses romans, comme ses lectures magnifiques de quelques écrivains – des femmes – qui font partie de cette fantasque famille, sont de cette étoffe-là: celle de l’indéchirable conte. C’est pourquoi Olga, Flannery O’ Connor, les sept soeurs Délicata, Virginia Woolf, Nouk, Sylvia Townsend Warner, Zénon Elytis, Mélini, et tous les autres qu’elle nous fait rencontrer, aimer, figures amies qui nous aident, poétiquement armées d’humour et de folie, à « percer les choses dont nous avons peur » (Benjamin), savent si bien accueillir le lecteur, la lectrice, et aussi l’écrivain neuf qui se jette, quelle insolence!, à l’eau de l’écriture.

Geneviève Brisac est une conteuse, une exigeante et précieuse amie des mots et de la pensée qui se cherchent.

Parce qu’elle est cette lectrice infatigable, curieuse, intrépide comme le garçon du conte qui courut le monde pour apprendre la peur.

Alors ses livres, comme toutes les œuvres qui comptent parce qu’elles n’ont pas craint de prendre appui sur la « part de chaos » qu’elles auront su « conserver en elles », ce « matériau à partir duquel » pourront « se former tous ceux qui viendront », selon un mot de Nietzsche, nous rendent heureux. « Ils furent heureux, et nous encore plus »: ainsi se terminent les contes grecs… « Et nous encore plus… »: c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette générosité. Un dispendieux élan, une transmission qui laisse partir au loin le cerf-volant, mais jamais, jamais, jamais, ne lâche la ficelle. Car il faut continuer, continuer, continuer à dire, à lire, à écrire.

Évidemment ses livres, comme ceux qu’elle aime et défend, qu’il s’agisse des livres pour enfants ou… pour enfants (nous les « adultes », si nous avons cette modestie chanceuse de ne pas avoir écrabouillé cela en nous), ne sont guère adaptés au « bon plaisir du lecteur mécanique, façon distributeur automatique: « veuillez appuyer sur la touche adéquate pour sélectionner le livre désiré » » dont parle Édith Wharton…

Une « lionne ailée », Geneviève Brisac, comme Karen Blixen, l’une des ses nombreuses sœurs. Une libre aiglonne de papier, papier, papier, pages lues, relues, écrites, confiées au vent – un cerf-volant: en grec « aigle de papier », aux mille couleurs.

Sabine Prokhoris est psychanalyste. Elle est l’auteure de plusieurs essais, dont les deux plus récents, qui forment un diptyque, sont « Le Fil d’Ulysse – Retour sur Maguy Marin » (Les Presses du Réel, 2012) et « L’Insaisissable histoire de la psychanalyse » (Puf, 2014).

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