Le bonheur quand il s’en va – Christian Lehmann

Sans Geneviève Brisac, « No Pasaran Le Jeu » n’existerait pas. Ni beaucoup d’autres livres, qui ont en commun, dans le « secteur » de la littérature jeunesse, d’aspirer à être de la littérature, c’est-à-dire l’oeuvre d’un auteur, pas une commande. Ce qui n’empêche pas ces livres de devenir des classiques, de se vendre parfois à des centaines de milliers d’exemplaires, quand le rêve intime d’un auteur rencontre le désir d’une foule de lecteurs. Cela suppose de l’intuition, plutôt qu’un business-plan.

Il y a quelques années l’un de ces éditeurs qui se targue de posséder une collection jeunesse bien propre comme il faut a eu en main le texte de ce qui devait devenir « La citadelle des cauchemars »: la liste des modifications à intégrer pour que le texte soit politiquement correct et corresponde aux critères pédagogistes de l’éditeur était probablement à peine moins longue que le texte lui-même. A l’Ecole des Loisirs, rien de tout ça. Il en va ainsi des secteurs oubliés par le clergé culturel: un temps, on peut s’y abandonner au plaisir de créer. Il en a été ainsi du roman noir, de la science-fiction et du fantastique, tant qu’ils ont fait « mauvais genre ». Lorsqu’il est apparu dans les années 80 et 90 qu’il y avait là un filon, les éditeurs de la Blanche se sont rués dessus. Plus tard, dans les années 2000, ils se sont rendus compte qu’il y avait de l’argent à se faire avec la littérature jeunesse, et nous avons été submergés par des vampires boutonneux éternellement collégiens, qui scintillaient dans le noir et buvaient du sang synthétique en refaisant leur brushing.

L’Ecole des Loisirs, c’était autre chose. Les autres auteurs nous enviaient. Ils regardaient le catalogue, le fonds éditorial, qui était la fierté de la maison, et ils nous enviaient.

Etre choisi par Geneviève, c’était la consécration, être publié par l’Ecole des Loisirs, c’était l’assurance que le livre resterait au catalogue, au fonds, sinon pour les siècles et les siècles, au moins pour 50 ans.
On ne mesure le bonheur que lorsqu’il s’en va.

Christian Lehmann est médecin depuis 1984, romancier depuis 1988. Il a publié de nombreux romans « vieillesse », et, à l’Ecole des Loisirs, des livres pour enfants dans la collection Mouche, et des romans dans la collection Médium, dont « No Pasaran, le Jeu », qui s’est vendu à 350.000 exemplaires et a été publié dans une quinzaine de pays. Sans business-plan.

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