Arthur Hubschmid ou la trilogie à deux tomes – Frédéric Faragorn

Ah, mes amis jeunes lecteurs, il ne fait pas bon d’être entré à Canal deux ans avant la reprise en main de la ligne éditoriale par Bolloré. Cette brutalité, cette suffisance, ce mépris des… Ah pardon, je me trompe de chronique…

Ah quelle malchance d’être publié à l’École des loisirs trois ans avant la reprise en main de la ligne éditoriale.

J’ai connu 5 éditeurs au cours de ma petite vie. Pas assez pour écrire une thèse d’édition comparée, suffisant pour avoir une opinion.

Le premier était un débutant qui avait confié mon manuscrit à une correctrice débutante elle aussi. Elle avait totalement transformé mon texte, pas une ligne sans modification, même l’histoire avait été retouchée. Jeune auteur alors, je ne savais que dire, puis je me suis plaint. L’éditeur a lu les interventions de la jeune correctrice et a tout mis à la poubelle, et lui et moi avons repris le travail.

Le deuxième publiait des romans de gare en série. Ses deux éditrices travaillaient dans des conditions d’urgence délicates (date de sortie et pression financière) mais cependant avec grande intelligence. De bons conseils, des compliments. Petit hic: l’éditeur-correcteur supervisait la série et travaillait la nuit, pressé par le temps, et les textes furent publiés sans que jamais je ne puisse les relire.

Le troisième, bien modeste, me demanda de supprimer 3000 caractères à mon histoire pour petits qui en comptait 12000. Contrainte budgétaire, nombre de pages, etc. Pas très agréable, mais une bonne idée finalement; mon récit y gagna en concision et en rythme. Cette version modifia même ma façon de la raconter à l’oral.

Le quatrième, Bayard jeunesse. Directrice littéraire remarquable, éditeur sensible, intelligent ; des conseils pertinents, une vision précise des tranches d’âges des lecteurs, un cadre rigoureux. Beaucoup d’échanges. Une légère tendance à la réécriture du texte de l’auteur par l’éditeur, puis une légère tendance de la réécriture des interventions de l’éditeur par la correctrice. Mais bon, avec un large droit de regard de l’auteur sur tout ça et pas une ligne publiée sans son aval.

Le cinquième, l’École des loisirs. Un peu l’impression de monter dans une Rolls. Une sorte de perfection. Deux éditrices zéro défaut. Du rêve incarné. Intelligence, sensibilité, précision, respect, complicité. Bref, la demande en mariage bigame n’était pas loin. (de ma part!)

Et quelle maîtrise dans l’art de guider un auteur, de vraies sages-femmes, plus intimes avec votre bébé que vous-même. J’ai donc assisté par deux fois à un cours magistral de maïeutique.

Et ce jeu des couleurs sur le texte (cf témoignage de Claire Castillon)… Des conseils avisés, des suggestions pertinentes, des flèches pointées sur les faiblesses. Et le tout accompagné de compliments, d’encouragements.

Je pourrais ajouter un mot sur les astucieuses relectures de dame correctrice et ses interventions subtiles.

Honnêtement, je souhaite à tout auteur de travailler avec des éditrices aussi talentueuses et à tout jeune lecteur de découvrir des textes si joliment mis au monde.

Flagornerie me direz-vous ? Que nenni, je suis même en dessous de la réalité.

Et puis Bolloré arrive, heu non, Arthur Hubschmid.

J’ai lu les témoignages des auteures. La durée des entretiens, l’art et la manière dont les choses se sont déroulées.

Pour moi, cela a duré une heure, beaucoup plus long que pour les dames. Y aurait-il en plus du machisme là-dessous ?

Une conversation téléphonique, au ralenti, enfin pas de mon côté, je parle vite et je sortais d’une mise en scène avec 75 élèves plutôt vifs. J’ai horreur qu’on me fasse patienter 45 secondes dans le silence pour me sortir un adjectif devant résumer mon histoire, surtout lorsqu’au final le mot « tribale » est prononcé ! Lunerr, tribal !!? (ce mot a bien fait sourire les lecteurs des classes de seconde et de troisième rencontrés le lendemain même. Leurs professeurs n’ont pas compris non plus.)

En quelques phrases le couperet tombe : le tome trois de ma trilogie Lunerr et la nouvelle ligne éditoriale sont incompatibles aux yeux d’Arthur Hubschmid.

S’ensuivent alors des références à Stevenson, Mark Twain et Jules Verne pour définir une ligne éditoriale au 21ème siècle! ( jeunes lecteurs, pour info, ce sont des auteurs qui ont écrit au temps où vos arrière-arrière-arrière-grands-mères n’étaient pas encore nées)

Je suis un peu effaré.

Puis vient des propos surprenants sur les centres d’intérêt de la jeunesse qui ne se sentirait pas concernée par les problèmes climatiques ni l’avenir du monde (thème du tome 3. La trilogie aborde les thèmes de la croyance, du doute, du vivre ensemble, du progrès de la science et des nouvelles technologies, et du passage de l’enfance à la maturité…) (les classes de secondes ont rigolé une fois de plus)

A mon humble avis, je trouve cette vision des lecteurs de 12 à 16 ans complètement déconnectée, alors j’argumente. Je travaille chaque semaine avec plusieurs centaines de jeunes de la maternelle au lycée, en théâtre, conte, atelier création, sans compter les classes ayant lu Lunerr 1 et 2. Et je vois ce qui jaillit sous leur plume, dans leurs improvisations.

Mais bon, nous n’avons sans doute pas le même point de vue sur la jeunesse.

La définition de la nouvelle ligne éditoriale et surtout les goûts d’Arthur Hubschmid semblent écarter le fantastique. Soit, mais Lunerr n’est pas un livre fantastique, c’est un livre d’anticipation (tiens comme l’ancêtre Jules Vernes) dans lequel je prolonge 600 ans plus loin les lignes déjà tracées en 2016. Pour moi, Lunerr est un livre réaliste où les sentiments, les émotions, les réactions des personnages ainsi que la progression de leurs réflexions sont ancrés dans la pure réalité. Finalement, une histoire bien contemporaine.

Une trentaine de sites et blogs l’ont d’ailleurs bien vu.

Mais qu’en est-il vraiment de cette nouvelle ligne éditoriale?

« Des romans avec des personnages positifs et entreprenant auxquels il arrive des aventures qui permettent aux lecteurs de s’identifier et de se construire dans un monde complexe. »

Je propose à Arthur Hubschmid de lire Louis Delas et qu’ils se mettent d’accord. Si Lunerr n’entre pas dans cette définition, je me demande quel roman peut bien y entrer. Et si Lunerr n’entre pas dans cette définition, cela signifie que sont traités d’imbéciles tous les jeunes lecteurs de collège et de lycée, rencontrés dans le cadre de plusieurs concours de lecture où ce livre a eu la chance de se retrouver parmi les cinq ou six sélectionnés. Car eux, ils ont vu ces personnages positifs et leur confrontation à ce « monde complexe ». Il y a eu partage d’émotions, réflexions, dialogue entre Lunerr et eux. Et même, depuis les attentats de Charlie, un niveau de compréhension des textes s’est fait jour lors des échanges où les questions habituelles sur « comment on écrit un livre, etc » ont fait place à des interrogations sur ce monde « complexe » et la difficulté d’y vivre, confronté à des pensées politiques ou économiques, des idéologies, des dogmes quels qu’ils soient qui s’imposent par la violence ou la duperie.

Bref…

Au cours de cet entretien, je constate qu’il n’y a pas la moindre proposition de retravail du manuscrit. L’idée que cette trilogie meure sur la fin du tome 2 ne lui fait ni chaud froid.

Il m’apparait alors que le but évident n’est pas de trouver un terrain d’entente, une concertation, mais de faire table rase du passé éditorial roman de l’École des Loisirs. Ligne éditoriale ou pas.

Tu aurais dû te réveiller plus tôt, Arthur, cela aurait évité à tes éditrices de publier chez toi un tas de beaux romans.

A la fin de la conversation, sans doute pour porter un petit coup d’estocade à mes argumentations, un commentaire sur les ventes plus modestes du tome 2, seule critique que j’estime valable. (Bien qu’achever une trilogie ait des incidences sur les ventes de l’ensemble. Et puis, on peut remuer son petit derrière, Arthur.)

Je hasarde une phrase piège : Et si les ventes augmentaient qu’en serait-il du tome 3? La réponse: si vos deux premiers livres ont un destin à la Harry Potter, le tome 3 ne pourrait plus être refusé.

Ben alors, et la ligne éditoriale??!

Je conclus l’entretien disant qu’après tout c’est sa maison d’édition, il fait ce qu’il veut.

Chez moi, par la suite, je me dis qu’il faut avoir un peu de pitié. Il est normal qu’un vieil éditeur de plus de 75 ans ait envie de se faire des petits plaisirs d’égo et de porte-monnaie avant de quitter ce monde. Un peu de pitié donc, et de patience…

Je me console ensuite en ayant une conversation avec Stevenson, Twain et Jules Vernes. L’un me dit qu’il plongerait sa plume tout autant dans L’île au trésor que dans Jekyll et Hyde pour écrire un roman jeunesse en 2016 ; l’autre m’explique que Sawyer et Finn seraient accompagnés non plus d’un esclave noir en fuite mais d’un réfugié syrien, et le thème des déportations massives de population serait largement abordé; et le troisième m’assure qu’au 21ème siècle, il aurait écrit un livre style Lunerr et l’aurait proposé à deux éditrices de notre connaissance. (Après tout un bloggeur a dit que j’étais dans la lignée d’un Jules Verne, alors!…)

Ironie du sort, après avoir lu Lunerr et l’ayant adoré, une éditrice d’une autre maison d’édition (diable, Arthur, la concurrence lit les livres choisis par tes propres éditrices!) me contacte pour me demander d’écrire une série dystopique pour des lecteurs de 8 ans. Ainsi, aux yeux de l’un de ses fondateurs, les lecteurs de 12-16 ans de l’École des loisirs sont trop immatures pour certains thèmes. D’autres lecteurs, de huit ans, ailleurs, sont en phase avec leur époque.

En guise de conclusion, quelques remarques morales et de l’ordre de la plus simple éducation, car un auteur jeunesse c’est à la fois un enfant qui écrit mais aussi un compagnon de route pour les esprits en formation.

Alors mon petit Arthur, cela ne se fait pas de ne pas publier un auteur après lui avoir signé son contrat.

Cela ne se fait pas de recevoir une auteure sans connaître ce qu’elle a déjà publié chez toi.

Cela ne se fait pas de juger un tome 3 sans avoir lu les deux livres précédents. Et ne pas compléter une trilogie non plus cela ne se fait pas.

C’est vilain. C’est un manque de tact envers l’auteur et ses lecteurs. De la cuistrerie pour utiliser un terme de l’époque de Jule Verne.

Cela ne se fait pas de déclarer qu’on n’aime pas le roman, qu’on n’en lit pas et d’aller ensuite saborder le travail de ceux qui en lisent et en écrivent.

Cela ne se fait pas de prendre la place d’une personne compétente.

Cela ne se fait pas de ne pas honorer les engagements de ses prédécesseurs sur le travail en cours. Ce n’est pas une belle éthique.

Et à terme, mon petit Arthur, ce n’est pas une bonne publicité… Et surtout cela envoie un très mauvais message aux jeunes lecteurs pour qui tu t’inquiètes tant, un très mauvais exemple de vie, à moins que l’objectif ne soit de leur inculquer très tôt qu’ils vont croiser dans leur vie des gens comme toi, irrespectueux, méprisants dont ils devront se méfier jusqu’à les combattre pour donner naissance à un monde nouveau, plus doux, plus vivable.

Alors on ne va pas passer nos nuits debout rue de Sèvres, mais nous sommes indignés, et comme nous valons mieux que cela, nous avons affuté nos mots, nos seules armes, pour écrire sur ce blog.

Avant même de connaître ton avis, Arthur, j’ai demandé à la remarquable et si intelligente Chloé Mary, (Quelle éditrice! Et avec une telle finesse de lecture!) de ne pas vous soumettre les cinq autres textes, sans rapport avec la trilogie, envoyés en fin d’année. Ils iront vivre leur vie, ailleurs, chez d’autres éditeurs ou hiberneront en attendant des jours meilleurs.

Un dernier conseil avant de clore ce témoignage.

Arthur, mon petit Arthur, si tu t’excuses et avoues t’être trompé, on te pardonnera. (oh, comme je mens mal !…) C’est vrai quoi, tout le monde peut se tromper. Même l’un des créateurs historiques d’une super maison d’édition.

Voilà ma petite contribution à ce blog courageux, ou suicidaire, je ne sais pas trop. Par prudence ( hihi), je signe avec l’un de mes nombreux pseudos: Petit Lapin Rose.

PS: En d’autres temps, (du temps de tes modernes lectures de référence : Stevenson, Jules Vernes, Walter Scott, Chrétien de Troyes, Grrr (un auteur préhistorique peu connu…) la non publication d’un tome trois se serait réglée sur le pré, mais je manie trop bien le sabre et tu es bien trop âgé. J’attendrai donc que de ton côté s’affirme la maîtrise de la lame, et du mien d’avoir atteint ton âge. Nous serons ainsi à égalité, non?

Frédéric Faragorn est auteur de deux romans d’une trilogie à L’École des Loisirs, après avoir été publié chez Bayard jeunesse. (Le Chantelune)

Il est aussi conteur et comédien, et écrit des pièces de théâtre pour les écoles, collèges, lycées. Il met ainsi en scène, dans la joie et la bonne humeur, entre 300 à 600 jeunes artistes chaque année. Sous divers pseudonymes, que sa mère lui a défendu de nommer ici, il écrit aussi pour les grands, et notamment des textes pour un jeune groupe d’électro rock encore inconnu à ce jour…

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