Hélas, donc en avant – Thierry Guilabert

Un ami trop tôt disparu me répétait souvent lorsque le sort nous était contraire cette citation de l’admirable Vladimir Jankélévitch: « Hélas, donc en avant ». Ce n’était jamais dans sa bouche de la résignation mais au contraire de la résistance, le désir de se dresser et d’avancer malgré la maladie qui nous use ou les cons qui sont légions. Et pour faire le poids, concernant les fâcheux, je citais moi, Chateaubriand: « Économisons notre mépris eu égard du nombre de nécessiteux ».

Cette petite introduction éminemment culturelle pour signifier s’il en était besoin que la déception, la colère peuvent être des armes de création massive si elles ne sombrent pas dans le ressentiment. A ce propos, j’aime assez l’idée de Frédéric Faragorn d’une rencontre sur le pré avec l’Arthur.

L’ensemble des billets du blog posent un constat sur les nouvelles pratiques d’un éditeur, sur sa façon de nous abandonner sur le bord du chemin et sur l’absence de SPA (Société protectrice des auteurs) alors même que beaucoup d’entre nous sont ou seront demain à la recherche d’éditeurs adoptifs. Déjà certains répondent de petites lettres types que n’utilisaient pas Geneviève et Chloé, et l’on sait bien que ce qui passait par le chas de leur aiguille, si j’ose la formule, ne passe pas forcément ailleurs. Je n’ai croisé à ce jour aucun éditeur qui du haut de son piédestal entonnerait le : « Venez à moi petits auteurs délaissés, remerciés, assommés… » Ce serait trop simple.

Et néanmoins, depuis une certaine rupture de contrat avec l’Ecole des Loisirs, je ne me sens pas aussi abattu que je devrais l’être. La faute à qui, sans doute à une ficelle tenue par tout un aréopage d’auteurs parfois disgraciés mais jamais disgracieux, qui pour la première fois depuis ma lointaine île, me donne l’impression d’appartenir à une communauté très diverse dans ses écrits mais partageant sans nul doute de mêmes valeurs quant à l’édition, la littérature, la parole donnée et la parole reprise.

Je rêve alors, que ce blog, né dans l’adversité devienne autre chose qu’un cahier de doléance, peut-être l’assise, la première pierre, d’un travail collectif d’écriture et de réflexion sur ce que nous appelons la littérature jeunesse forcément différente de ce que laissent entendre les tristes et récentes justifications aux refus de nos manuscrits, aux reniements de nos contrats.

Il ne s’agit pas de tourner la page, d’oublier, de faire comme si, mais plutôt de commencer en parallèle un autre volume, une autre histoire qui procéderait de la réunion de plumes aussi diverses que talentueuses. Je sais qu’on ne passe pas si aisément du « I have a dream » au « Yes we can », mais j’ai la naïveté de croire que le jeu en vaut la chandelle et que la chandelle peut-être belle. Je n’ai pas plus de baguette magique que les autres mais je suis sûr que nous pouvons nous tenir nous aussi, debout, pour écrire ici notre désir, notre amour d’une certaine littérature en devenir si bien défendue par Geneviève et Chloé.

Au risque de la redite: « Hélas, donc en avant ».

Thierry Guilabert a publié une dizaine de livres, romans, essais, nouvelles, dont « La fois où j’ai écouté ma mère » en 2014 à L’Ecole des Loisirs. 

Ce texte est sa deuxième participation à La ficelle.

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