Une réponse au communiqué de l’Ecole des Loisirs

Ce courrier a été envoyé par mail le 19 mai au matin.

Paris, le 19 mai 2016

A l’attention de Monsieur Louis Delas et de Monsieur Jean-Louis Fabre

Messieurs,

Je ne souhaitais pas faire de réponse au dernier communiqué que vous nous avez envoyé, puis je me suis rendue compte que certaines personnes, dans l’entreprise, pouvaient s’interroger, et que des auteurs, par le simple fait qu’ils étaient listés, semblaient poussés à prendre parti.

Tout d’abord, nous, auteurs engagés sur La ficelle, n’avons pas pris la parole avec l’idée de couler le grand navire. Ce n’est pas notre désir et nous n’en avons pas les moyens. Il ne faut pas oublier que la fragilité est du côté des auteurs. Je ne vais pas rappeler ici la complexité et la précarité de notre statut.

Pour la plupart, nous avons été choqués par la façon dont beaucoup d’entre nous ont été traités au moment de la reprise en main éditoriale, et par la façon dont la capacité de décision a été retirée des mains de notre éditrice.

L’Ecole ne nous a pas donné la parole pour défendre nos textes. Il nous restait l’espace public et l’entraide. Il nous a semblé opportun de dire publiquement dans quelle situation nous étions. Etre dans la difficulté ne devrait pas pousser à se taire, bien au contraire. Et cela a débouché sur un questionnement plus large et mis en lumière un certain nombre de problèmes dans le pôle roman, notamment dans la collection Médium.

Nous avons tous conscience de l’importance des « équipes éditoriales », même si ce terme est flou. J’ai pu personnellement identifier trois personnes pouvant rentrer dans cette définition. Et je leur ai fait part de ma gratitude, il était temps.

Si elles ont été blessées, on ne peut que le regretter. Blessées par quelles allégations, je me le demande, car nous savons tous ce que nous devons aux lectures, au travail, aux corrections, à l’accompagnement, aux questionnements, bref à toute la collaboration que nous entretenons avec ces personnes. Il peut y avoir des désaccords, des luttes, c’est normal, mais nous travaillons en intelligence, ça aide!

Personnellement, au bout de 15 ans, ces personnes sont devenues pour moi plus que de simples interlocutrices. Elles étaient également, dans ma vie relativement isolée d’auteur, des bornes essentielles de ma vie sociale et professionnelle. Je fais confiance à leur intelligence pour comprendre tout cela. Et je leur ai également écrit pour leur dire ma reconnaissance.

Les auteurs que vous citez ayant des livres à paraitre aux rentrées de septembre et du printemps prochain sont en majorité des auteurs découverts ou suivis par Geneviève Brisac et Chloé Mary. Et ceux qui ne le sont pas ne sont pas pour autant des étrangers ou des adversaires. Pourquoi le seraient-ils? Il n’y a pas de problème entre auteurs. Lorsque je me suis interrogée sur la réorientation manifeste de ligne éditoriale, je pensais à l’avenir, pas aux auteurs de la maison qui font son succès et sa réputation, quelle idée!

Entre auteurs, on s’apprécie parfois et parfois non. Mais il n’y a pas deux camps d’auteurs! Que croyez-vous?

Ceux qui ont pris la parole seraient les méchants (ou les mauvais). Ceux qui ne disent rien seraient les bons (ou les gentils)? Hé bien non, on le voit dans votre liste, ce n’est pas si simple.

Certains auteurs n’ont pas pris la parole publiquement car cela est risqué. On ne joue pas son travail, son revenu, sur un coup de tête. Mais permettez-moi de vous dire que parmi les auteurs qui ne se sont pas publiquement exprimés, beaucoup ont des choses à vous dire sur ce qui pose problème aujourd’hui dans le pôle roman. La parole circule, hors des médias, et c’est bien. Nous nous parlons. Mais les mots qui me parviennent aux oreilles n’ont rien de délétère, bien au contraire. Il n’y a pas de complot!

Vous avez souhaité faire évoluer le pôle roman en transférant dans d’autres mains le pouvoir de décision sur le choix des textes. Vous ne pouvez pas le nier et dire que rien ne change. Les choses ont déjà changé! La langue de bois a fait long feu. Il est temps que chacun puisse dire ce qu’il souhaite. La langue politicienne nous fait mourir à feu lent, bannissons-la. Assumons nos actes, assumons nos choix! Et si ce n’était pas le cas, sachons aussi le dire! En changeant le pouvoir de mains, qu’imaginiez-vous pour le futur concernant les romans?

Les romans (notamment pour ado) ne sont peut-être pas votre « cœur de métier ». D’ailleurs, ils sont relativement peu mis en avant, peu défendus. Les 50 ans de l’Ecole des Loisirs en témoignent, tout comme le peu de promotion qui en est fait. C’est votre choix. C’est une réalité. Mais ces romans existent et sont devenus une partie de l’identité de l’Ecole. Comment souhaitez-vous les défendre et les mettre en valeur?

Que nous nous inquiétions d’une uniformisation future, d’un lissage des textes à venir, cela est légitime, sans aller jusqu’au « rédacteur sans âme »… C’est une tendance qui a déjà été observée dans de nombreuses maisons. Les recettes pour mieux vendre sont toujours les mêmes, malheureusement, et il est terriblement tentant de s’y soumettre. L’autre option serait l’achat de droits étrangers, à prix d’or, alors que l’Ecole est connue pour la qualité de ses romans français… (Des tas de blogs les adorent et les encensent.)

Que vous souhaitiez de bons textes, cela est légitime. Personne n’est obligé de publier des textes qu’il estime mauvais. Cependant, je tiens à vous rappeler quelque chose qui me tient à cœur:

L’Ecole a toujours aimé que nous lui soyons fidèles en tant qu’écrivains. (Cela peut d’ailleurs mettre certains d’entre nous dans une situation ambiguë de dépendance) Mais aujourd’hui, elle nous remercie en nous faisant croire qu’il est normal de mettre fin à une collaboration très longue lorsqu’un texte ne convient pas ou plus. Ce n’est pas si simple. Comme je l’ai déjà exprimé plusieurs fois sur le blog, ce n’est pas ainsi que je conçois les relations entre auteur et éditeur, surtout quand l’éditeur dit de ses auteurs qu’ils sont des « auteurs maison ». L’auteur devrait être respecté, son travail devrait être lu, son œuvre devrait être connue. Il devrait avoir la chance de défendre son projet, de l’améliorer. L’éditeur devrait l’encourager à cela.

Les auteurs défendent l’Ecole à l’extérieur. Ils sont (ou étaient) fiers d’appartenir à cette maison. Ils devraient être défendus à l’intérieur. Un éditeur n’est pas là pour dire oui ou non, même s’il faut savoir dire oui ou non. Il y a le travail entre collaborateurs de longue date et celui-ci passe par le dialogue. Il y a le chemin que l’on parcourt ensemble.

Si je peux me permettre, je remarque que vous répondez à ce que vous prenez pour des attaques au lieu de répondre à ce qui s’avère être, en réalité, des problèmes. Car ce sont des problèmes que nous avons soulevés. Nous n’affrontons pas le pot de fer pour le plaisir de nous battre, mais pour dire notre incompréhension sur ce qui s’est passé.

Je vous remercie de votre attention,

Veuillez recevoir mes sincères salutations,

Alice de Poncheville

Ci-dessous, communiqué de l’Ecole des Loisirs, envoyé le 10 mai 2016:

Les romans à l’école des loisirs

L’école des loisirs publie des romans pour la jeunesse depuis plus de quarante ans.
Voici qu’aujourd’hui certaines interventions médiatiques posent la question de leur avenir dans notre maison et soulèvent des interrogations sur une hypothétique réorientation de nos choix éditoriaux. Nous passerions, prétend-on, de la littérature authentique au produit, de l’écrivain libre au rédacteur sans âme, de l’édition artisanale, respectueuse de la personnalité et du style des créateurs, à la fabrication d’objets façonnés pour une meilleure diffusion commerciale…

Il est temps de rétablir quelques vérités.

Geneviève Brisac est responsable, depuis 1989, au sein des équipes de l’école des loisirs, des collections « Mouche », « Neuf » et « Médium ». Nous tenons à saluer le remarquable travail accompli ainsi que la découverte d’auteurs majeurs dont s’honore notre catalogue romans.
Celui-ci compte aujourd’hui près de 2000 titres sous la plume de quelque 400 auteurs.

L’édition est un travail collectif. C’est dans cet esprit que travaillent toutes les équipes de la maison. Parce qu’elles aiment cette littérature, parce qu’elles souhaitent la faire connaître au plus grand nombre, elles sont blessées par des allégations qui voudraient faire croire le contraire. Ainsi, en l’absence de Geneviève Brisac, en arrêt maladie depuis plusieurs mois, les équipes éditoriales assurent la continuité de la programmation et préparent les publications de la rentrée et du printemps prochain, qui viendront confirmer le choix d’une littérature diversifiée, exigeante, non formatée.

Les lecteurs retrouveront donc, dès cet automne, les nouveautés d’auteurs connus ou moins connus : Delphine Bournay, Fanny Chartres, Sophie Chérer, Marie Desplechin, Colas Gutman, Claire Lebourg, Susie Morgenstern, Marie-Aude Murail, Christian Oster, Éric Pessan, Xavier-Laurent Petit, Dominique Souton, Hervé Walbecq, et bien d’autres, ainsi que les rééditions en « poche » de titres de Christian Lehmann, Moka et Nastasia Rugani. Ces noms disent assez que la place des romans restera essentielle à l’école des loisirs. Éditeur indépendant, nous proposerons toujours aux enfants et aux adolescents des textes audacieux et originaux.

Depuis 50 ans, c’est avec les bibliothécaires, les documentalistes, les enseignants et les libraires, ceux que l’on appelle les « médiateurs du livre », ces passeurs de culture qui sont des femmes et des hommes de cœur et de terrain, que nous partageons cette exigence d’authenticité, et nous continuerons.

Nous le réaffirmons clairement ici, et les parutions des prochains mois en témoigneront : à l’école des loisirs, les enfants et les adolescents sont chez eux, les auteurs aussi.

La direction et les équipes de l’école des loisirs Paris, le 10 mai 2016

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