Une tarte à la crème – Alice Marchand

Nous les clowns, on connaît ça, le flop. C’est notre vie. On tombe et on se relève. On a l’habitude. On vit sur le fil du rasoir. C’est après le flop – grâce au flop – que vient le moment de grâce où on décolle. Où on se montre. Ridicules, mais si beaux. Si humains. Et les spectateurs rient aux larmes.

Alors je me dis que c’est juste une tarte à la crème. Envoyée par monsieur H. (monsieur Hache?), le surgé de l’École des Loisirs qui fait la leçon à ses élèves rebelles, ses auteurs à qui il réclame subitement “des héros positifs auxquels les lecteurs pourront s’identifier”. Je me dis que Geneviève Brisac a quitté la scène comme l’auguste Annie Fratellini, en brandissant un étendard qui disait NON. Je ris aux larmes.

Moi, elle m’avait dit oui, Geneviève. Je peux vous dire que je l’ai brandi, mon premier contrat d’auteur de l’École. T’as vu t’as vu?

L’École des Loisirs, ça m’évoquait l’école buissonnière. Les bouquins que je lisais à la lampe de poche sous la couette. L’époque où je me suis fabriqué un bonnet d’âne en papier pour aller recevoir un prix d’excellence en costume de cancre.

Sous la houlette de la grande Brisellini, c’était un peu le Graal, cette maison. Ils défendaient une vraie littérature, ben oui, même pour les mômes. Ils disaient non à la moulinette du politiquement correct. Ils disaient non aux recettes qui vendent, euh… peut-être. Ils faisaient des livres et pas des boîtes de raviolis. J’étais si fière de faire partie de la bande.

Après, j’ai eu l’air con.

Et puis je me relève. Je repars avec mon premier roman sous le bras. Bon. Je me frotte encore la joue. Une baffe retentissante. C’est pas grave. Quitter l’École des Loisirs en même temps que son éditrice mythique, c’est un honneur. J’ai rangé mon nez rouge pour le moment, mais pas mon bonnet d’âne. Je le porte fièrement, mon bonnet d’âne.

Traductrice et éditrice freelance pour l’édition jeunesse, Alice Marchand est aussi clown amateur. Elle ne déteste pas (trop) les mésaventures qui peuvent devenir des histoires amusantes. Et quand elle n’est pas en train de chercher un éditeur pour son premier roman, elle travaille à la rédaction du suivant.

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