Suicidaires solaires – Fanny Chiarello

Mes personnages et moi, nous n’allons pas toujours bien. Nous avons tendance à envisager la mort comme un refuge, nous tenons le plus souvent à l’écart de ceux que nous refusons d’appeler nos semblables, maudissons trop bruyamment ceux qui font de cette planète un bouge à peine habitable, nous sentons invariablement seuls et inadaptés. Parfois, sauter du haut des constructions humaines nous serait d’un grand soulagement. Pourtant nous sommes toujours là. Parce que nous sommes des résistants malgré nous. Nous luttons avec l’opiniâtreté d’escargots, nous ne lâchons pas la ficelle, le fil de bave ténu qui nous tient rivés à la vie sur terre. Nous créons des coquilles respirables au sein du vaste monde et nous le faisons à base de mots : c’est notre truc à nous, nous générons des mondes meilleurs. J’y vois une démarche lumineuse. Nous sommes des suicidaires solaires.
Dans le roman qui devait s’appeler Lanke Trr Gll à L’école des loisirs et qui au Rouergue s’intitulera très bientôt La vitesse sur la peau, ma jeune narratrice, Elina, a perdu sa mère et le goût de la vie. Elle retrouve l’usage de la parole au terme d’un long parcours qui la voit revenir de parmi les plantes et se trouver une nouvelle place au milieu des humains. Mais elle ne se contente pas de parler, elle réinvente un langage sur mesure, qu’elle se taille dans la matière de la langue commune, un langage exigeant qui refuse les formules toutes faites et les questions rhétoriques. C’est un écrivain malgré elle.
Quant à moi, je suis l’auteur de dix-sept livres publiés ou à paraître très prochainement, ainsi que d’un nombre plus grand encore de chantiers romanesques non (encore) aboutis. Quand j’ai compris que l’aventure à L’école des loisirs était terminée pour moi – comme pour un grand nombre d’auteurs qui, pas plus que moi, ne conçoivent cette maison sans Geneviève ni Chloé, évidemment j’ai pleuré, contemplé le désastre, estimé les dégâts. Et puis je me suis dit que geindre, trépigner, menacer, ça ne servirait à rien, et je me suis demandé avec qui j’aurais envie de travailler désormais. Je n’ai pas eu à réfléchir, c’était évident. Je sens que de belles aventures m’attendent maintenant au Rouergue.
Ainsi, loin d’être les dépressifs pleurnichards que l’on pourrait hâtivement voir en nous, mes personnages et moi, ne sommes-nous pas des personnages positifs et entreprenants dans un monde complexe que menace l’obscurantisme ? Toutes choses qui devraient plaire à certain grand penseur de la littérature pour la jeunesse, mais non. Tant pis.

Ce texte est le deuxième post de Fanny Chiarello sur le blog La ficelle.

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