Héros positifs – Catherine Mary

La première fois que j’ai reçu une réponse de Geneviève Brisac, c’était en 2009. Mon texte s’appelait « Le Gros ». Les premiers mots m’étaient venus sous la douche et puis j’avais poursuivi, sans réfléchir, sans avoir peur d’être lue, d’être jugée. J’avais laissé parler une voix que je retenais en moi, et quand mon fils avait lu mon texte, il s’était exclamé « Maman, tout le monde se reconnait dans Le Gros ». Geneviève Brisac, en quelques lignes me disait que mon texte était fort, au plus près de la voix de mon personnage. Il vivait pourtant des choses très négatives. A l’école, tout le monde le surnommait « Le Gros » et comme il ne savait pas se défendre, il remplissait sa bouche de crème et se pinçait ses bourrelets le soir devant le miroir. A la fin, il avait tellement honte de lui qu’il se penchait par la fenêtre tenté d’y sauter, mais s’endormait en se souvenant de son prénom. Ce texte fut finalement publié par un petit éditeur qui fit un beau travail d’édition mais me demanda d’en assurer la distribution. Je n’étais pas très en forme, j’étais comme mon personnage, je n’arrivais à sortir les mots de moi-même et je n’ai pas fait beaucoup de promotion de mon livre. Je n’étais ni positive, ni proactive, ni force de quelque proposition que ce soit. Pourtant, les personnes à qui j’ai vendu ce livre dans mon entourage sont revenues vers moi avec une phrase qui faisait étrangement écho à celle de mon fils « Ca m’a rappelé ce que j’ai vécu quand j’étais enfant », et je me suis rendue compte que cette expérience de la stigmatisation et du harcèlement est celle qui fait peur à chacun de nous. Longtemps, je n’ai pas pu en parler tellement ses racines sont profondes en moi. C’est ma mère qui me harcelait et qui encourageait mes frères et à ma sœur à me traiter comme leur souffre-douleur. Ils me surnommaient « cochon ». Si après tant d’années, j’ai réussi à mettre des mots sur cette expérience, si aujourd’hui je peux puiser en moi la force de la dire pour moi et pour les autres, c’est parce que j’ai lu des auteurs pas positifs du tout. Ils s’appellent Fiodor Dostoïevski, Franz Kafka, Albert Camus, Primo Levy, Imre Kertész ou encore Tony Morrison. Ces auteurs explorent tous la question du mal, et c’est grâce aux mots qu’ils ont posé dessus que j’ai pu à mon tour poser des mots sur ce qui m’était arrivé, par le biais de la fiction. Parfois, quand j’ai lu des textes positifs sur le harcèlement, je me suis rendu qu’ils ne parlaient pas de ce qui se passait vraiment, qu’ils cherchaient à enjoliver les choses.

Aujourd’hui, je me dis que si les jeunes terroristes que la haine à rongé au point de vouloir se faire exploser au milieu des autres avaient eu accès à cette littérature et aux textes choisis par Geneviève Brisac, ils auraient peut-être fait autre chose de leur souffrance que du mal, ils seraient peut-être en train d’entendre les mots pas positifs des autres pour les aider à parcourir le chemin de la souffrance et à la changer en force de résistance. Résistance à toute idéologie, y compris à celle du positif qui ronge notre société, prête à fossoyer l’art et la littérature. On ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments. Parce qu’au départ de l’écriture, il y a le regard qu’on pose sur le monde et qu’écrire, ça donne le courage de le voir tel qu’il est comme disait Albert Camus, et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Cela permet de porter la parole de ceux qu’on laisse au bord de l’humanité et les aider à y revenir, pour essayer de bâtir une société qui ne soit morcelée par des dogmes, mais où l’autre, l’hors-norme ait sa place, qu’il puisse raconter le monde de là où il est, et par ce récit, enrichir la vision collective que nous nous en faisons. Car écrire est un acte politique et avec de la littérature positive, on fait de l’art pompier destiné à servir une idéologie, c’est-à-dire une vision du monde que certains utilisent pour pouvoir en écraser d’autres.

La dernière fois que j’ai vu Geneviève Brisac, c’était aux assises du roman à Lyon, l’année dernière. Jusqu’alors, je me l’étais rendue inaccessible, j’en avais fait un monument. Ce jour-là, j’ai voulu la voir telle qu’elle était et je l’ai observée, écoutée. Elle parlait du canari qui s’était arrêté de chanter sur l’épaule du mineur, et elle essayait, par cette métaphore, de nous alerter sur les dérives idéologiques dans lesquelles nous nous laissons entraîner. Geneviève Brisac avait raison, et c’est parce qu’elle fait partie de ceux qui font l’effort de se distancier pour voir le monde au plus près de ce qu’il est ; que sa présence, dans une maison d’édition aussi bien diffusée dans les écoles et dans les bibliothèques françaises que l’Ecole des Loisirs, est d’autant plus nécessaire. Parce que le coup de grisou n’est pas loin et que nous sommes nombreux à désirer que le canari se remette à chanter et que nous le laisserons pas les faiseurs de dogme continuer à lui confisquer la voix.

Catherine Mary est docteure en virologie puis journaliste scientifique. Elle a écrit de nombreux articles et dossiers pour Le Monde, Le Temps, Science. Elle est aussi écrivain, lauréate du Prix Résidence d’auteur de la Fondation des Treilles pour l’année 2016. « Le Gros » a été publié en 2011 aux éditions Color Gang, ainsi que par la revue « Brèves ».

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